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Bernard Lubat, 65 ans - Tocade, 16 octobre 2008
Bernard Lubat, 65 ans, poli-instrumentiste, organisateur depuis 31 ans du festival d’Uzeste, dans son fief de Gironde, nous reçoit pour ce premier grand entretien de Tocade. L’occasion d’aborder avec lui l’état de la musique actuelle, du « jazz à la java », sa carrière, son rapport à la culture, à la ruralité, à la création. Musicien hors norme, improvisateur perpétuel, amoureux des mots et des notes, il a joué avec les plus grands tels Nougaro, Stan Getz ou Michel Portal. Il est aussi et surtout un penseur et un militant engagé, au vocabulaire et aux idées foisonnants.
Tocade : Bonjour Bernard Lubat, où étiez-vous passé ? Comment allez-vous ?

BL : ben où voulez-vous que je sois ? Ici, à Uzeste, je bosse, pardi. Huit heures par jour, je prends mon temps à le perdre et j’ai des tonnes « d’impros-visions ». Non, sérieusement, je vais très bien, même si il est vrai que je joue un peu moins et qu’on voit moins ma gueule partout. Artistiquement, j’ai jamais autant travaillé. Ici, dans la petite salle des fêtes à dix bornes de chez moi, je viens bosser tous les jours le piano, la batterie, l’accordéon, je retrouve de vieux textes, j’en écris d’autres... Je m’occupe de ma liberté d’artiste en quelque sorte. A mon âge, tout cela est très précieux, j’essaie d’être légèrement improbable et je n’ai jamais été aussi heureux d’apprendre. Comme la liberté est encore et peut-être la seule chose qui n’a pas de prix, autant se comporter en personne et artiste responsable.

Tocade : Vous accédez à la sagesse...

BL : je ne me laisse pas faire et pas emporter par le contexte actuel, c’est tout. Regardes, même le festival de Marciac ressemble à un parc d’expo. La musique est entrée depuis longtemps dans une ère purement industrielle. Il y a d’autres moyens d’exister, et le jazz, par rapport au « rock dominant », ne se laisse pas faire. Dans la variété et le rock, tu trouves ce que tu sais, dans le jazz, il faut déranger. Tu vois, je ne suis pas encore tout à fait sage…

Tocade : Le jazz, justement, vous l’avez découvert et pratiqué à Paris de longues années. Les années 70, c’était vraiment un autre contexte, une « autre époque » comme dirait l’autre ?

BL : c‘était surtout la rencontre avec ces types en fuite des Etats-Unis, ces afro-américains, qui portaient en eux l’histoire de l’esclavage, du colonialisme, et qui nous expliquaient que pour se libérer, il fallait improviser. Ils nous ont appris l’introspection face à ces faux extravertis du rock. Il nous ont apporté une science de la musique, une technique, une attitude. Comme Nougaro, je suis devenu Noir à cette époque-là, il a été le premier à oser le « jazz chanté », et Paris, c’était là où cela se passait ; c’était notre centre du monde choisi. Et puis en fond de tout cela, il y avait la conscience politique. J’ai habité et bossé en banlieue, avec des prolos, puis des jeunes. J’ai vu arrivé le Rap, cette capacité de swing et de rythmique, et parallèlement sa récupération par le business. Dans les années 80, je pense que j’avais fait le tour de ces possibilités, de mes erreurs, et de mes excès… J’ai décidé de revenir ici, me confronter à la ruralité.

Tocade : Vous avez redécouvert votre pays natal ?

BL : ouais, mais entre-temps, en 1978, on avait déjà créé le premier festival d’Uzeste. Je n’acceptais déjà pas ce qui se passait. Mon pays d’enfance, celui où s’étaient développés mes rêves, avait totalement changé. Dans les années 50, c’était actif, c’était le temps du plein emploi, de l’existence réelle des paysans, des enfants du pays fiers de vivre sur leurs terres. Les gens sont partis à la fin des trente glorieuses, ceux qui sont venus s’y installer n’avaient plus rien à voir avec cette histoire. On a donc décidé, avec quelques copains musiciens ou écrivains, poètes, peintres, de partir à la reconquête de ce pays, avec comme arme principale, l’art en général. Je me suis repenché sur cette histoire, sa langue, ses traditions, des Troubadours aux bals populaires. On voulait opérer un travail sur l’émancipation et essayer de créer une sorte d’avant-garde champêtre. On a beaucoup travaillé sur le langage, les mots, le son, le plaisir textuel, pour faire comprendre l’indicible en prenant bien soin de ne pas devenir populaire, et populiste.

Tocade : Cela passait également par un travail sur l’Occitanie, les véritables racines ?

BL : les racines, ça s’arrose pour que ça se développe. Je suis pas un gardien du passé. Par exemple, quand je chantais des standards de Gascon avec des musiciens américains, ils me répondaient : « Hey, ça swingue ça, c’est comme chez nous ! ». Il nous est arrivé, avec la Cie Lubat, de faire monter des papis du coin sur scène, ils jouaient de la musique « sale », tout cela était bien éloigné de la tradition, du bal à papa, ou de je ne sais quelle revendication occitane, ou d’un esthétisme. On avait une matière, la langue, on la modelait, on la faisait rebondir contre les murs de la bêtise et du conservatisme. Quant je parlais avec mon père ou ma mère, je les trouvais très cultivés sur leur environnement, les arbres, les textes, les petites choses de la vie, une philosophie, une « poïélitique ». Aujourd’hui, ils sont décultivés et déculturés, les gens qui habitent à la campagne y vivent, mais n’y travaillent pas, j’appelle ça les « beaux-bofs ». Alors, nous, le soir quand il regarde la télé, on va taper à leur porte et on leur chante des chansons, on leur balance de la pensée et de la réflexion. Je peux t’assurer que ça les réveille un peu !

Tocade : au risque d’être taxé d’élitiste, d’intello ?

BL : il faut créer du relief, sinon on reste dans la plaine. Dit-on d’une bibliothèque qu’elle est élitiste ? Non. On parle bien de l’élite du rugby, ça pose problème ? Dès qu’on aborde l’art, ça dérange. Ecouter France Culture, ça devient une hérésie. Le maçon, il écoute RTL et regarde TFI parce qu’on lui impose. Nous, on est là pour déranger, faire réagir. Et si le maçon tu l’emmerdes avec nos sons, nos conneries, avec une langue qui lui parle un peu, avec quelques souvenirs, quelques bribes d’une mémoire collective d’ici, il viendra monter des murs avec nous. Ensemble, on fera de l’averti-divertissement, pas du popu-plaire ou de l’éli-triste. Je crois qu’il y a aujourd’hui une vraie haine de l’art, une méfiance, alors c’est à l’artiste de venir expliquer et proposer. A Uzeste, depuis trente ans, il y a des minorités actives qui viennent de partout pour se voir, se renforcer, et déranger bien sûr.

Tocade : à commencer par le sérail politique. Il parait que vous avez pas mal de problèmes avec vos élus ?

BL : le véritable problème, c’est que les femmes et hommes politiques sont dépossédés de tous leurs pouvoirs (économiques, décisionnels, etc…) qui leur échappent à cause du grand cirque et roi libéral, et qu’ils disent qu‘ils ne peuvent agir que sur la culture. Il y a trente ans, la culture n’était pas un enjeu électoral, aujourd’hui, elle l’est. Donc, on ressent la pression sur les subventions, la programmation, la « dynamisation » du village, les retombées touristiques, l’image… Le monde politique, dans sa globalité, a compris que les festivals avaient du pouvoir et que eux, en tant qu’élus, pouvaient en retirer du profit. Par exemple, ils ont créés et soutenus ensuite les Nuits atypiques de Langon, le festival de Luxey, tant mieux pour le public, nous, on a compris qu’il ne fallait pas qu’on grandisse. Je voulais pas transformer Uzeste en Lourdes et mon village en solution. Donc on a « désévènementialiser » et on prend désormais une autre direction. Notre grand projet est de refaire à neuf « L’estaminet », ce grand espace au centre du village, pour en faire un lieu de création « transartistique » tout au long de l’année avec une salle de concerts, des salles de répétitions, une bibliothèque… On y accueillera les gamins du village, aussi bien que de grands musiciens ou poètes. C’est notre bataille actuelle, il faut que les politiques nous suivent sur ce dossier, pour relancer un monde rural culturel et artistique.

Tocade : Et Bernard Lubat sur scène, c’est pour bientôt ?

BL : je suis tricard partout …

Tocade : A ce point-là ?

BL : non, évidemment je joue un peu, avec Michel Portal ou Archie Shepp, mais on n’est jamais vraiment prophète en son pays. Mais au-delà de mon cas personnel, c’est un manque cruel de salles qu’il faut déplorer. Il y beaucoup de monde dans les écoles de musique, beaucoup d’envies, de talents, mais pas d’endroits pour les exprimer. Donc, les jeunes musiciens se préoccupent plus de faire un disque, de construire leur carrière, plutôt que de se confronter à d’autres, se rencontrer et échanger sur scène, face au public. Je remarque d’ailleurs que même les très bons musiciens sont totalement dépolitisés, il joue avec n’importe qui, pour courir le cachet, ou le festival. Ils n’essaient pas de construire et d’élaborer une œuvre, mais d’avoir une carrière, une renommée. La plupart des festivals ne sont que des fêtes de la bière déguisés, ou des vides greniers, et pour trouver une écoute ou des lieux de petites dimensions, il faut aller à l’étranger. Mais je ne suis pas pessimiste, et surtout je sais que je ne suis pas seul. Venez donc faire un tour par Uzeste cet automne ou l’été prochain, vous verrez, qu’il y a encore plein de gens qui pratiquent l’art pour ce qu’il doit être et provoquer : faire chier !

Propos recueillis par Philippe Gagnebet

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