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Bernard Lubat, l'enjazzé

Bertrand Ruiz
Sud-Ouest, édition du 27 décembre 2007

« IMPROVISTA ». --Le film de Pascal Convert, qui sort en janvier en DVD, immortalise la complicité sur scène entre Bernard Lubat et Michel Portal, deux jazzmen contemporains aquitains majeurs

Lubat ne fait pas son âge. En 2007, son Uzeste musical, inamovible et imperturbable « manifestation poïélitique continue », fêtera ses trente ans. Trois décennies et l'Estaminet tient debout contre les vents dominants et les autorités locales avec qui Lubat entretient des relations orageuses. Malgré l'incompréhension mutuelle, le musicien résiste, porte à bout de bras sa compagnie sur les chemins de « la recherche transartistique » dérangeante. Mais si Lubat n'est pas prophète en son pays, l'enjazzé enragé suscite ailleurs un respect à une hauteur que nul n'imagine sur les chemins boisés et étriqués d'Uzeste.

« Grand-père spiritueux ». A l'Estaminet, des cerveaux de l'Ircam, en relation avec le ministère de la Recherche, viennent s'interroger sur la modélisation de l'improvisation. Le monde de la musique contemporaine continue de tourner ses yeux vers ce petit bout de lande girondine où le pape du jazz a décidé de s'enraciner coûte que coûte. « En luttant en milieu rural, je fais de l'avant-garde champêtre, c'est-à-dire l'antithèse des arrière-garde-barrière, garde à vue et garde-à-vous. Je n'accepte pas que l'on s'autoconsidère ici comme des ploucs », clame l'incompris des siens.
Aujourd'hui, Lubat se plaît dans ce rôle de « grand-père spiritueux » d'une musique contemporaine qui sait ce qu'elle doit à l'homme des bois. Lubat cite cette jeunesse jazz qui émerge hors des sphères commerciales de la « staracadémisère », les François Corneloup, Louis Sclavis ou Médéric Colignon. « Grâce au jazz, la musique est sortie du figuratif pour exploser de partout aujourd'hui et explorer des champs infinis. Cette nouvelle génération a compris que l'art de l'improvisation n'était pas du spontanéisme. L'improvisation, c'est huit heures de travail par jour ».

Légendaire. Restait à graver la mémoire d'Uzeste. C'est aujourd'hui chose faite. Le plasticien Pascal Convert a filmé, avec l'aide des étudiants en BTS audiovisuel du lycée René-Cassin de Bayonne, le duo composé de Michel Portal et Bernard Lubat en concert à l'Estaminet en fin d'année 2005. Deux jazzmen contemporains aquitains majeurs côte à côte, comme aux premiers temps d'Uzeste musical. « Michel et moi, ce sont trente ans de concerts communs, témoigne Bernard Lubat. Il était là à la première Hestejada. Il était là avant, à Paris, quand nous fréquentions la fine fleur de la free music anglaise, allemande et hollandaise. Le déclencheur, c'était l'arrivée de la free music afro-américaine à la fin des années 1960. Ca a complètement bouleversé notre façon de jouer. » Lubat et Portal participent à cette révolution esthétique musicale, mélangent le jazz afro-américain à la savante musique contemporaine européenne de Boulez et Bériot... sans dénigrer leur spécificité propre, ces racines occitano-basques si profondément enfouies dans la terre de Gascogne.
Le DVD « Improvista », dont la sortie est prévue en janvier (Harmonia Mundi Distribution), résume, le temps d'un live, ce chemin commun. « Avec "Improvista", j'ai voulu que nous laissions une trace dans l'histoire. Que cela soit filmé à l'Estaminet n'est pas un hasard : l'Estaminet est un endroit de légende. » Lubat n'est pas là pour faire dans la demi-mesure.

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