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Bernard Lubat refait son Européen
Vive l’amusique,par Bernard Lubat. Coffret DVD (film de Fabien Beziat, Pascal Convert, Michel Montpontet) - CD (réalisation Bernard Lubat, ingénieur du son-informaticien Loïc Lachaise), production Lubat Jazzcogne (Alain Chiaradia) 4, rue Faza, 33730 Uzeste. L’homme d’Uzeste revient. En trois dimensions, s’il vous plaît : ce vendredi, 26 mai, on découvrira, sur écran, les mains (très important les mains), le dos... ça dit beaucoup de choses un dos, la gueule, qu’est-ce qu’elle a sa gueule. Le 27, on écoute le disque, mots dits sans queue mais pas sans tête, chant de la caverne et de la plus haute branche, swing qui se fait désirer. Le 28, on lit les textes du livret, déjà classiques de la révolution poëlitique. Le 29, on vote. Le 30, on revient à l’Européen, puisque Bernard Lubat reprend son Vive l’amusique sur la scène parisienne qui porte ce nom (1). Au lendemain du 29 mai, chanter Nous sommes tous des amusicains, dans une salle nommée l’Européen, comme on dit, ça ne s’invente pas ! Ou plutôt si, ça n’est qu’invention. De ce Lubat en trois dimensions, en DVD, en CD et en scène, on apprend beaucoup, pour que le temps s’arrête enfin un moment, un court moment, pas plus de cinquante à soixante-dix minutes - Lubat, contrairement aux idées reçues, n’est pas un bavard dans son art - sur ce roi du fugace, de l’éphémère, et de la fusée qui s’évanouit aussitôt qu’elle brille. On apprend beaucoup à condition bien sûr d’ouvrir les yeux sur ce que l’on ne voit jamais et de se laisser pousser les oreilles vers ce qui ne s’entend plus. Par exemple les mains. Les paluches de Lubat ne dessinent pas une gestuelle du swing, on se demande même comment elles peuvent tenir des baguettes. Courtes, doigts carrés, peau écorce, elles sont comme des mains d’ouvriers se croisant, se frottant, se nouant, pour malaxer au piano ou à l’accordéon le Mingus de Goodbye Pork Pie Hat ou le Night in Tunisia de Dizzy Gillespie. Enfin, on a du cinéma sur Lubat, c’est-à-dire de la peau, de l’oeil, du cheveu, de la langue, de cette viande, selon un mot qu’il affectionne, qui prend la lumière et qui la rend. « Je suis un blanc pas clair », dit l’intéressé qui parle d’un jazz introuvable entre une constitution américaine pas franchement noire et une constitution européenne trop blanche. Les auteurs du film n’ont reculé devant aucun artifice : volutes oniriques de fumée de cigarette, images doubles pour saisir le polyinstrumentiste, collages de sons et d’images piqués à des moments différents, coups de gueule et coups de blues sans transition. L’univers physique de Lubat n’est ni la boîte de jazz de Parker, ni la piste de cirque des Fratellini, ni la scène de music-hall d’un Devos, ni l’IRCAM de Boulez, il est tout cela à la fois et en réduction. Évoquant les cadrages d’une vidéo sur Keith Jarret, Francis Marmande écrit dans le Monde que « la télévision ne peut pas encadrer la musique ». Fabien Beziat, Pascal Convert, et Michel Montpontet ont trouvé pour Lubat la forme film d’une musique trop souvent qualifiée d’insaisissable. Cela dit, qui peut suggérer qu’il n’y aurait plus rien à ajouter, le CD, deuxième volet, se révèle justement renversant au sens propre du terme. Rien d’éclaté, tout au contraire en unité, il offre un véritable festival du dire et du rire. Si vous voulez vous esclaffer autrement que sur commande, comme on le voit de façon pitoyable sur le petit écran - pourquoi ne dit-on pas assez que la connerie télévisée ambiante justifierait à elle seule un « non » à la libre concurrence mise en valeur par de sinistres bouffons - venez faire un tour bientôt du côté de la place de Clichy. Lubat se révèle comme le clown verbal de son époque. Jamais le pitre, toujours le mot qui rafraîchit : « La musique adoucit les meurtres » ; « On a l’ennui devant nous » ; « Je suis venu avec mon grand orchestre à vide » ; « un concerto pour les riches : cernez-vous, vous êtes rendus » ; « À gauche, il faut inventer cette année » (sic, juin 2003 à l’Européen) ; « J’ai créé un parti, le CDJA : chasse, dèche, jazz et addition ». Mais personne comme le clown sait émouvoir quand on ne s’y attend plus. Et c’est Mes nuits blanches au piano, surtout peut-être son désaccordéoniste, grave et aigu, dans le silence d’une salle bouleversée. Charles Silvestre
(1) Spectacle du lundi 30 mai, à 20 h 30, au dimanche 5 juin 16 heures. Rés. : 01 43 87 97 13. |
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