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Bernard Lubat, trois soirs au Trianon - Sud Ouest 8.12.2009
Jeudi, vendredi et samedi, le trublion gascon va jouer à sa façon un roi solaire, un roi Saltimbanque, au Trianon. Pour ces trois soirées, l'"Amusien d'Uz", consacré artiste vocal de l'année aux récentes Victoires du Jazz, sort de ses chers bois de la lande gascone pour venir mener sa fronde libertaire au coeur même du Triangle d'or bordelais.« ... C’est pas un spectacle non plus parce que c’est de pire en pire. Quand j’ai commencé, ça durait 40 minutes ; maintenant j’en suis à 2 h 30. Mais c‘est les gens qui ne veulent pas partir. Tout est soumis aux affres de l’improvisation, j’improvise avec des notes de musique et des rythmes, évidemment, mais aussi avec la salle, avec le public avec la situation politique. Je me moque de moi, des autres, de tout. Je me moque du monde, comme on dit. Je suis un artiste qui se moque de l’artistique, je ne suis pas un curé qui récite des messes. C'est un peu toute mon histoire d'Uzeste qui est ramassée ; je raconte tout ça n'importe comment. Je propose à des gens de passer quelques heures à la découverte de ce qu’on ne sait pas. Il y a des histoires, des cris, un peu de tout. C’est à peu près tout le temps le même contenu mais ça varie parce que je ne sais pas le faire. Je ne sais pas commencer. Je cherche à continuer à pouvoir jouer et pas à réciter. De jouer comme un enfant et de ne pas me prendre au sérieux. C’est une critique en situation critique. Il y a des réminiscences de Devos et de Bedos, de Monk de Cecil Taylor. ça fait dix ans que j’ai commencé ça sans m’en rendre compte. A l'origine, c’était un concerto de percussions, très aride, sans humour, avec de la musique très sérieuse. J’ai commencé rapidement à m’ennuyer alors je me suis mis des bâtons dans les roues et j’ai trouvé que c’était pas mal, ça ne tournait pas rond. Dans cette altérité, j’ai trouvé plein de plaisirs et de curiosité. C’est un jeu très intéressant. Pourquoi le choix de cette salle, le Trianon, à Bordeaux, plutôt dédiée aux chansonniers qu'à la musique ? Parce que, justement, "L'Amusicien d'Uz", c’est un one jazzman show. C’est nous qui, d’Uzeste, avons voulu faire ça. Comme personne ne m’avait jamais demandé de jouer à Bordeaux, j’ai appris que dans ce théâtre ils allaient faire des choses alors j’ai proposé de passer trois jours là, dans ce petit coin. Et pour mes amis – j’ai quand même quelques amis à Bordeaux. Il y a des gens qui bougent à Bordeaux mais sur le plan musical, pas vraiment : il y a du vieux jazz, du vieux rock, un peu d'improvisation mais pas assez sauvage à mon goût. A quoi attribuez-vous la froideur de Bordeaux à votre égard et envers le phénomène Uzeste ? Je ne sais pas, il y a des raisons politiques, des raisons d'inquiétude. Je suis réputé pour dire des conneries, ça doit inquiéter ceux qui ont peur de ne plus recevoir leurs subventions, je pense qu'il y a un peu de ça. Je ne suis pas malléable pour participer avec d'autres quand c'est trop fermé. Je peux participer avec d'autres s'ils sont en liberté mais pas à la création d'untel ou untel, je n'ai pas le temps et ce n'est pas mon truc. Quelles sont vos relations avec Bordeaux ? Je ne sais pas, aucune. Si, j’ai fait un truc en 1999, pour l’an 2000, quelque chose de grand public. La nouvelle relation que j’essaie d’installer à Bordeaux, c’est avec de jeunes musiciens. L'idée c'est de faire des bœufs de Lubat au Comptoir du jazz. On a essayé ça au printemps dernier tous les mercredis soirs. On s’installait avec la compagnie et on recevait qui voulait venir. Il y a eu plein de jeunes musiciens et un jeune public aussi. On recommence cette année. On fait un premier bœuf le jeudi 17 décembre. J’invite qui veut , de tout les âges à venir se perdre dans la musique, une musique sans étiquette, surtout, un chaos, un désordre. Il y a une chose qu’il faut peut être dire : il y a de plus en plus d’écoles de musique mais il y a de moins en moins d’endroits où on peut la jouer. C’est comme si au football ou au rugby, il y avait des clubs, des entraînements, du tableau noir, mais jamais de match. Il n’y a plus de musique nullepart. A Bordeaux ou Mont de Marsan, il n’y en a très peu. Ou au bout de dix jours le gars arrête parce que les voisins gueulent, faut jouer sans batterie. C’est pas sérieux, y’a pas de musique. Et par ailleurs les pouvoirs publics, les élus, construisent des super salles à 10 000 personnes pour la grande production industrielle de musiques et de chansons éminemment merdiques, sans doute que ce "popu-plaire" doit être électoraliste. Voilà à quoi ça joue, alors moi j’essaie de dire : « écoutez, non, ça va comme ça... où ils jouent ces jeunes ? ». Y’a des jeunes qui viennent me voir, je leur demande : « Tu fais de la musique ?
Ces jam sessions, vous en ferez ailleurs qu'à Uzeste et Bordeaux ? On a un projet avec le département des Landes de faire des ateliers de rencontre avec les élèves et les professeurs des écoles de musique des Landes, qui doivent rebondir dans des actions dans des salles des fêtes, des cafés-musique - peu importe le lieu - où les musiciens de la région se réunissent et jouent devant tout le monde, une musique à l'abordage, une musique de liberté. Jouer en liberté, ça donne des responsabilités, on se rend compte de ce qu'il faut qu'on travaille. C'est ça l'histoire du jazz, une musique qui est née dans les rues, dans les à-côtés, dans l'improvisation. Le nouvel Estaminet, à Uzeste, tourne bien ? On l'a aménagé millimètre par millimètre. La salle est bien, la scène est grande. On travaille l'acoustique et la sonorisation car on veut y faire de la musique et recevoir du théâtre, faire de la musique et du théâtre entremêlés, de la danse. On l'équipe en numérique aussi car on veut pouvoir enregistrer... Toutes nos économies y passent. Là on prépare l'Uzestival du Nouvel An. Uzeste, c'est un paradoxe parce que ça ne vaut rien alors c'est libre. Comme on dit, la liberté ça n'a pas de prix, et le libéralisme ça n'aime pas ça. Nous n'avons pas d'autre cahier des charges que celui que nous nous donnons. Financièrement, vous arrivez à vous en sortir ? Entre ce qu'on gagne dans les concerts et les tournées, les subventions plus les dettes et plus les emprunts, voilà comment ça marche : on est dans la précarité totale. Mais on est aussi dans la créativité permanente, c'est le prix à payer. En France et en Europe, il y a plein d'artistes qui nous ressemblent, des minorités agissantes dans leur coin. Ils ne veulent pas être emmerdés, comme Régine Chopinot ou Mathilde Monnier dans la danse, des gens comme ça, ou Edouard Glissant en littérature, avec qui on a un opéra qui tourne, "Kaos opera", à partir de ses textes. On agit beaucoup. Alors, ça se sait pas à Bordeaux parce que personne ne nous demande jamais rien à Bordeaux. Il y a une vague trouille de Lubat et d'Uzeste, pourtant ne ne mesure qu'1,62 m... C'est-à-dire que j'entend pas beaucoup d'acteurs culturels ou d'artistes de Bordeaux tutoyer les pouvoirs publics. Alors leur ministère de tutelle a tendance à penser qu'ils n'ont pas le même rapport dialectique que moi j'ai, alors ça les inquiète... Julien Gracq a refusé le Goncourt, Sartre a refusé le Nobel, Lubat a accepté une Victoire du jazz. Pourquoi ? Oh la la, c'est pas du tout le même niveau. J'accepte parce que c'est une reconnaissance d'Uzeste, une reconnaissance de mes pairs et du public. Une reconnaissance de ce qui se passe ici depuis 30 ans. Moi je le prend. Aussi parce que nous sommes une production indépendante et qu'en tant que telle il n'est pas question que vous passiez à la radio. La musique que je joue, c'est une musique désagréable à l'oseille. Vous tournez à l'étranger ? De moins en moins. Plus il y a d'Europe et moins on la fait. Il y a 20 ans, avec Portal on allait très souvent à Hambourg, à Berlin, en Italie, à Londres... La précarité des musiciens fait qu'on bouge plus. Il y a bien longtemps qu'on a pas vu de musiciens espagnols. Il y a des super bons musiciens au Pays Basque ou à Barcelone, c'est pas loin mais on ne peut pas les payer, on peut pas payer les voyages ; c'est très rare. Et les festivals de jazz ne font venir que des stars américaines qui coûtent très cher. Il n'y a qu'à voir à Marciac - qui est l'exemple type du festival commémoratif - qui ils invitent. Uzeste ça a le même âge que Marciac mais eux ont réussi, nous on a échoué. Eux c'est des nouveaux riches, on est des toujours pauvres. Mais moi je ne me voyais pas comme un espèce d'organisateur de marché au bestiaux. J'y suis allé deux fois, ça m'a suffit. |
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