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Le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin - Uzeste(e)

l'Humanité du 30 juin 2007

Ils. Comme disait René Char, « l’essentiel est toujours menacé par l’insignifiant ». En cette époque d’art dominé, le cafouillage culturel d’un pays ne se résume aux impressions télévirtuelles ingurgitées quotidiennement dans nos foyers rendus muets par le spectacle du bruit de fond permanent. Parfois, hélas, des barrières sont hissées entre les artistes-artisans et les artisans-spectateurs que nous sommes, barrières mortifères que le commerce et la loi de l’argent dressent sur nos pas comme autant d’obstacles à la progression citoyenne. La culture, la création, l’originalité des actes et l’affranchissement des frontières, ça se passe aussi « sur le terrain », dans le tactile-visuel, dans le toucher, dans la sueur et les larmes, dans l’écoute, dans le choc, main dans la main mais au-dedans de nous, dans le plaisir intellectuel et l’engagement physique. Ça se passe dans le coeur des hommes et ça tambourine aux tempes. Une émotion culturelle, quelle qu’elle soit, ne se « prédit » pas, ne se « calcule » pas, ne se « quantifie » pas en euros ou en dollars. Elle se vit. Ou pas. Un point c’est tout. Le processus par lequel un tableau incroyablement personnel du monde saute par-delà le mur de glaces (en-soi) derrière lequel il a été créé inconsciemment est assez clair, mais il demeure terriblement difficile de le verbaliser. C’est de l’intimité-collectif. Un joyau.

Lui. L’Uzeste Musical de Bernard Lubat, qui doit avoir lieu du 16 au 20 août, est donc menacé. Et le simple fait d’avoir à écrire ces mots aussi brutaux qu’imbéciles nous donne envie de renverser les tables et de cogner le premier boutiquier osant franchir le seuil de notre porte. L’artiste nous a longuement expliqué, dimanche dernier lors des Rencontres musicales et poétiques au Moulin Triolet-Aragon de Saint-Arnoult-en-Yvelines, que la baisse dramatique des subventions allouées à son festival cette année, réduites de 50 % par le conseil général de la Gironde, rendait son organisation compliquée. Uzeste Musical fêtera pourtant sa trentième édition cet été. En soi, l’événement mériterait d’être une majuscule dans le grand alphabet de nos songes. Mais quand des élus se transforment en banquiers de la bien-pensance, le glas sonne à nos clochers républicains. Dans ces conditions et n’ayant reçu aucune confirmation écrite du soutien des autres partenaires publics (conseil régional d’Aquitaine, DRAC, etc.), le conseil d’administration de l’association Uzeste Musical a proposé à Bernard Lubat, directeur artistique, de renoncer au contenu initial de la 30e Hestejada de las arts et au lieu préalablement choisi (le château de Roquetaillade), tout en lui demandant de réfléchir à une conceptualisation adaptée à la situation nouvelle. Ce n’est plus du situationnisme, mais du sous-déterminisme... Car voyez-vous, au pays de Sarkozy, même les socialistes perdent les pédales, comme ce Jean Péringuey, président de la communauté de communes de Villandraut, capable de justifier l’inqualifiable par une phrase aussi cynique que sommaire : « Les entrées payantes baissent, les subventions aussi. » Et voilà. Pour ce monsieur tout est dit. Donc, les subventions culturelles publiques dépendent désormais du nombre des entrées payantes. À la bonne heure ! Au régime (sec) du remplissage façon supermarché, seuls les best-seller et les Bénabar auraient alors accès aux rayons des librairies et aux estrades de nos cités et villages, si possible devant un public adéquat nourri au prime-time, bienveillant, passif et consommateur, surtout pas manuel, surtout pas intellectuel, surtout pas faiseur et transformateur, surtout pas catapulteur d’idées, surtout pas incitateur « à faire » et encore moins révolutionnaire en quoi que ce soit... C’est donc ça,

la France ? Adieu Lubat, Minvielle, Perrone, adieu Portal, Archie Shepp, Sclavis, adieu Agnès Varda, Jacques Higelin, Arthur H et tous les autres, compagnons et frères de notes et de mots libres ? Adieu la littérature aussi, adieu Beckett, Blanchot, Nerval, Aragon, Artaud ? Adieu la philosophie, surtout Marx, Sartre, Deleuze, Foucault et Derrida ?

Eux. Ce petit triomphe minable et ordurier de la mise en abîme du subversif et de l’art majeur nous renvoie dans les pires périodes des basses eaux mythologiques, où les symboles ne courent plus les rues et où, au contraire, on s’emploie à tuer le symbolique artistique dont la fonction suprême reste de rassembler le divisé, l’épart, la diversité du monde, ses multitudes comme ses cultures. Ce qui arrive à Lubat n’est pas qu’un exemple parmi d’autres, il est ce que l’on pourrait appeler « l’aveu révélateur » d’une époque, la mise en équation du culturel et de l’économique porteuse de toute la misère actuelle. Certains hommes politiques, étriqués dans leurs mandats, confondent citoyen, électeur et consommateur, pris au piège de la société du spectacle audimaté. Le procès en inquisition instruit contre Lubat porte les germes d’une nouvelle religion : l’abêtissement du monde marchand. « Consommez, on pense pour vous. »

Nous. Par la danse, les abeilles s’adressent des messages exacts relatifs à la direction, à la quantité et à la qualité du pollen découvert. Par sa musique et ses mots, par ceux qui l’entourent joyeusement, amoureusement, dans la confrontation et l’assemblage des savoirs et des talents, Lubat porte une mémoire collective d’un monde réinventé et chancelant de bonheur, toujours prêt à la page blanche. Ce n’est pas une « bande » et quelques amis qui souffrent aujourd’hui. C’est l’universel qu’on néglige. C’est Rimbaud qu’on assassine. C’est le matériel et l’immatériel noués dans la plus belle des relations qu’on renie aveuglément. Du coup, c’est un peu chacun d’entre nous qu’on veut faire taire, sommés de rentrer dans le rang. Mais nous ne nous tairons pas, Messieurs ! Et nos têtes dépasseront toujours des files d’attentes pour aller traquer en des contrées inavouables un peu d’imaginaire et beaucoup de légendaire, sans lesquels la vie n’a plus beaucoup de sens. On ne raye pas d’une subvention manquante trente ans de fondation, de créations, de diffusions, d’ateliers publics, de débats citoyens « poïélitiques », de hauts et de bas et de transformations d’êtres humains. Alors nous serons

à Uzeste au mois d’août. Parce que nos rêves et nos cauchemars sont plus beaux que leurs comptes d’apothicaires. Parce que, après Uzeste, on s’en sort toujours moins mal...

Article paru dans l'édition du 30 juin 2007.

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