Uzeste Musical plus que jamais !
Festival . Pour fêter ses trente ans, le fameux rendez-vous de Bernard Lubat doit se délocaliser et trouver des financements que le conseil général lui refuse.
En 1966, Jean Vilar, directeur du Festival d’Avignon, posait déjà LA question : « Que représentent ces festivals aux yeux du public ? Tourisme ? Passe-temps d’un soir ? Nuits d’été dans des enceintes historiques ? Beaux costumes dans des éclairages ad hoc ? Esthétique des petits loisirs ? Shakespeare en veux-tu en voilà ? Perception des taxes municipales ? Accroissement des recettes des commerçants ? (…) Le théâtre n’est valable, poursuivait-il, comme la poésie, la peinture (et la musique quand elle est libre) que dans la mesure où, précisément, il ne cède pas aux coutumes, aux goûts, aux besoins souvent grégaires de la masse. Il ne joue bien son rôle, il n’est utile aux hommes que s’il secoue les manies collectives, lutte contre les scléroses et dit, comme le père Ubu, "Merdre !" »…
L’énoncé de cette exigence de qualité, si difficile à faire accepter en ces temps où la droite libérale brandit le populisme pour juger de tout en distribuant les bons et les mauvais points même lorsqu’il s’agit d’art, colle parfaitement à la démarche de la Hestejada estivale créée par Bernard Lubat à Uzeste.
Une oeuvre de trente ans
La moindre des choses eût été, pour la prochaine édition qui se tiendra du 16 au 19 août, de reconnaître à Lubat une oeuvre sur trente ans. Mais non ! Inconscients de la chance d’avoir, sur leur territoire, cet artisan-musicien enjazzé capable de s’entourer des plus grands artistes pour réinventer de l’utopie et bouleverser les consciences et les sens, les élus socialistes qui dirigent Uzeste - le canton et le département - n’ont pas su saisir cette formidable occasion. Pire, ils ont décidé de frapper une nouvelle fois à la caisse, de réduire de moitié la subvention du conseil général, plongeant ainsi le festival et la compagnie dans une précarité aggravée. Sans compter l’absurdité de la situation : après trente ans de décentralisation, c’est aujourd’hui l’État qui se retrouve le principal soutien du projet !
Mais, pour en revenir à l’analyse visionnaire de Vilar, comment accompagner Uzeste Musical, comment l’aider à pérenniser une structure qui fait travailler treize personnes, à l’année, dans une région désertée, si l’on ne se donne pas la peine de comprendre la hauteur de vue d’un projet aussi poétique que politiquement incorrect ?
La culture « Puy du Fou »
À l’heure du gigantisme, d’Eurodisney, de la téléréalité, de l’autofinancement des musées…, qui mène aujourd’hui dans le pays une vraie réflexion sur la politique culturelle ? Dès que l’été arrive, on dirait que la médiocrité gagne plus de terrain encore, la culture « Puy du Fou » étant érigée en modèle. « Scènes d’été en Gironde » n’y échappe pas, qui semble préférer, à Uzeste Musical, des animations pittoresques touristiques sur la vie et l’oeuvre d’Alienor d’Aquitaine.
On ne s’étonnera donc pas que Lubat, qui n’entre dans aucune norme ni ne s’érige pas davantage en modèle, soit l’objet de tentatives de recadrage qui voudraient, au nom de la marchandisation et de la massification, l’instrumentaliser, le formater… On trouve qu’il ne fait pas assez d’entrées, on voudrait transformer son festival en petite entreprise à but lucratif, alors que sa force est d’être un laboratoire qui se réinvente chaque année à partir d’une forte exigence intellectuelle, musicale et d’un noyau toujours plus grand de musiciens, danseurs, philosophes, poètes, sculpteurs, cinéastes…, entraînant avec eux fidèles, intellectuels, vacanciers…
Des projets pour vingt ans
Insoumis, plus funambule que jamais sous cette épée de Damoclès, Uzeste Musical se donnera d’autant plus à fond le 16 août à Saint-Symphorien, en Gironde, et les 17, 18 et 19 août à Sore, dans une lande profonde pleine d’endroits ultra-secrets le long d’une rivière incroyable. « Une sensibilité qui vous tend les bras », dit Lubat, qui compare la nature là-bas à « une partition de Boulez ». L’artificier Patrick Auzier, présent à l’Estaminet dès la première édition (tandis que Michel Portal et Eddy Louiss jouaient sur des tréteaux installés sur la place publique), brûlera, lors d’un feu d’artifice à tout casser, les dernières économies de la Compagnie Lubat. La poésie, le slam et l’improvisation, travaillant les questions du rapport nature-culture, laisseront des traces, comme ce qui se construit depuis des années à Uzeste. Car Lubat, n’en déplaise, voit loin, avec son Centre international de recherches transartistiques contemporaines, la Maison de la mémoire en marche (librairie et bibliothèque), et la Compagnie Us et coutumes, qui mènent toute l’année un formidable travail de création artistique et éducative.
Magali Jauffret
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« La pensée fait peur. Ils me font passer pour un insoumis »
Bernard Lubat ,sans langue de bois, dénonce le formatage et les tentations de la médiocrité de la culture.
Dans quel état d’esprit vous sentez-vous alors que cette 30e édition est à nouveau mise en danger ?
Bernard Lubat. Je me sens dans un déficit philosophique. Lors de la première secousse financière, en 1999, après que l’élu communiste à la culture avait été muté à la voirie, le conseil général nous a terrassés en plein élan, alors que les ateliers à l’année, l’un des fondements de l’action d’éducation artistique d’Uzeste Musical en milieu rural, s’apprêtaient à poser la question de la place et de la fonction de l’art dans la société, à devenir un facteur d’économie intellectuelle et philosophique. Au lieu de cela, on se retrouve dans un monde d’industries culturelles. Quelle tristesse !
Que cachent ces hypocrisies comptables ?
Bernard Lubat. Une sacrée crainte de la pensée. Anciennement de gauche et aujourd’hui populistes, ces élus ont peur de ce qu’on avait réfléchi, tous ensemble, avant. Ils me font passer pour un insoumis, jamais content. Au lieu de m’aider à faire l’inventaire de tout ce que l’on a amené et inventé ici, ils font un travail de sape. Moi, ce qui me fait peur, ce sont ces grandes concentrations où les gens s’enfournent, dans une sorte de religion du tout-est-moyen.
Et si, finalement, année après année, cette précarité imposée, comme un défi à relever, te stimulait artistiquement ?
Bernard Lubat. C’est sûr que ça réveille ! Mais si, au moins, cela pouvait révéler que nous ne sommes pas les seuls, que les autres aussi, les centres culturels, les scènes nationales, souffrent de précarité. Mais personne n’en dit mot. Et l’on veut faire croire qu’évoquer le rapport artistique-politique est ringard, que le marché aurait tout sublimé !
En quoi les problèmes rencontrés à Uzeste sont-ils symptomatiques de certaines dérives ?
Bernard Lubat. Uzeste, ça situe la problématique politique. Avec nos petits problèmes, nous rendons lisibles ceux des autres. Mais la création, elle, se porte bien. Il y a des filles, en ce moment, qui inventent de nouvelles pratiques musicales inouïes, où l’imagination se joue, mais qui n’ont malheureusement pas droit de cité. Par contre, au Festival d’Avignon, aux Francofolies…, tout baigne. Moi, je ne veux pas de leurs chansons pâles à la musique plate. Ils ne m’impressionnent pas, tous ces gens, avec leur succès. Ils ne chantent pas, ils vendent en se tortillant. Je ne me suis jamais senti dans un monde de ringards aussi branchés !
Comment imaginez-vous l’avenir de la Compagnie Lubat et d’Uzeste Musical ?
Bernard Lubat. On est en train de vendre la Menuiserie car on n’a plus d’argent. Mais on a entrepris, avec de jeunes architectes, des travaux à l’Estaminet qui devient le Centre international de recherches transartistiques contemporaines. Le laboratoire qu’il a toujours été. Comme disait Deleuze, « ne jamais interpréter, mais expérimenter ». Mon père avait su se transformer en transformant ce lieu. C’était du communisme en marche. Je voudrais faire aussi bien que lui…
Propos recueillis par M. J.
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