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Glissant découvre le « tout monde »

14 janvier 2007 : l'Humanité

La terra incognita, c’est fini. Le monde a été exploré de long en large, et en travers. Il n’a plus qu’à être exploité. C’est ce que l’on croit. Et ce contre quoi Edouard Glissant s’inscrit en faux dans l’ouvrage qu’il vient de publier : « Une nouvelle région du monde ». Pour l’écrivain martiniquais, cette région, c’est « le tout monde ». Quand, jusque-là, l’histoire n’a été que celle des découvreurs et des découverts, des colonisateurs et des colonisés, des dominants et des dominés, « le tout monde, c’est la partie du monde qu’il nous reste à découvrir ensemble ».

Une autre partie du monde, mais laquelle ? Un nouvel idéal ? L’humanisme de Glissant est d’une autre espèce. Le vœu pieux, ce n’est pas son genre. Ni prophétie, ni promesse de retour des Lumières. Sa nouvelle région du monde ne s’atteint pas par une expédition, ou par une délocalisation, mais par une approche où s’entrecroisent le géographique, l’historique, le politique, le philosophique, le poétique. L’explorateur, poète et philosophe, ne s’interdit pas de plonger dans « l’actualité » des controverses.
Un mot désigne ce travail où le savoir accumulé, énorme, fait bon ménage avec une rare puissance d’intuition : la Relation. Glissant remet à plat toutes les identités : celles que les individus s’imaginent, celles que les communautés s’attribuent, celles que les nations brandissent. Cette identité, réalisation d’un absolu fantasmé, est une fabrique d’équivoques et de malheurs en chaîne. Des peuples sont invités à courir après une prétendu origine quand leur « matrice » est le « ventre d’un bateau négrier ». On pense à ce que l’historien Mohammed Harbi dit de l’Algérie et du rêve que certains lui collent d’une pureté ancestrale objet d’une meurtrière surenchère.
Glissant pense, au contraire, que rien n’est Un. Le mélange est permanent. Mais attention, ce mélange n’est pas celui qu’on imagine, simple métissage ethnique ou religieux et qui, par la vertu miraculeuse de la tolérance, sauverait le monde précisément ethnicisé et religieux. Ce n’est pas une histoire de camps gagnés à l’idée de laisser franchir leurs frontières. « La différence, dit Glissant, n’est pas du même à l’autre, mais la tension d’une différence en soi qui se propose d’autres différences à rencontrer et à connaître ». C’est même à cette disposition, à cette capacité, que se jauge la consistance de son indentité.
Les maîtres-mots sont la variation, la nuance, le changeant, le tremblement. C’est très exactement ce que le fascisme a en horreur. « Le nazi torturera infiniment des homosexuels, des malades mentaux, des Gitans, des Slaves, et en premier lieu des Juifs, parce qu’ils lui suggérent qu’ils sont proches-proches de lui ».
C’est par l’invitation à la variation, à son épanouissement, à son infinitude, à ce qu’il nomme la Relation avec un grand R quand elle est quantité des différences, que Glissant aborde une question qui hante le monde d’aujourd’hui : la fameuse mondialisation. Il lui oppose la mondialité, ou plus excatement les mondialités. Bien plus qu’une querelle de mots. Par la loi du profit et la massivité de ses méthodes, dit-il, la mondialisation ignore les différences, et surtout leur quantité réalisée. Elle est généralisation des standards. Au contraire, la mondialité est « la relation infinie maintenue d’une variété à l’autre, d’une identité à l’autre », elle est « le commerce et l’échange dont la loi ne serait plus le profit le plus éternel possible, mais les équilibres du donner-recevoir ».
Glissant précise aussitôt que « cette mondialité n’est pas limitée à cette belle utopie de généralité, parce qu’en chemin elle nous permet d’enhardir toutes sortes de réalisations de détails, et de ces petites choses prises dans de grandes conceptions, et des bonheurs contenus dans leurs aires, qui naissent de chacun et qui parlent pour tous ». D’ailleurs, n’est-ce pas le processus même de l’art auquel Glissant accorde beaucoup de place. La remontée des cultures ataviques venues d’Afrique aux Etats-Unis et des instruments venus d’Europe est, par exemple, à la source du jazz, cas type d’une mondialité des variations.
La plus belle réussite d’Edouard Glissant est dans une langue, dans un langage, extrêmement riches en observations de la vie, de la nature, de la culture, de l’histoire, nourris d’un imaginaire foisonnant, dont la métaphore est l’archipel où terre et mer s’échangent, incitant, obligeant, le lecteur à explorer le livre comme l’auteur, premier de cordée, a exploré son sujet. Sur ces « sentiers escarpés de la connaissance », la pente est rude, mais l’horizon découvert à l’arrivée vous procure l’euphorie des hauteurs.

Charles Silvestre
« Une nouvelle région du monde ».
Edouard Glissant. Gallimard éditeur.

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