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l'Humanité - 24 Août 2004 a
Journal l'Humanité :
L’artiste, agent ou découvreur ?

Charles Silvestre, paru dans l'édition du 24 août 2004.

Pourquoi revient-on à Uzeste ? Pourquoi y est-on tant revenu durant cette 27e édition ? On y revient pour un plaisir rare : " La découverte du plaisir de découvrir " (B. Lubat). Un fil traverse cette forêt paraissant inextricable à force de rencontres, de concerts, de lectures, de projections, d’émissions : " Le fil de l’analphabète apprenant à voir, non par l’explication, mais par l’implication " (Walter Benjamin cité par Didi Huberman).

Le bain artistique total dans lequel on s’y plonge permet d’aller à rebrousse-poil de ses habitudes, de ses préjugés, de ses inhibitions qu’une formule résume " ça, ce n’est pas pour moi " et à laquelle une autre formule, celle des grands manipulateurs, répond : la " merde ", celle que nous fabriquons dans nos bureaux de marketing, ça, c’est pour vous !

Vous qui entrez dans le parc de la Collégiale, abandonnez vos nostalgies ! L’hommage rendu à Claude Nougaro n’est pas du tout celui qu’on croit. Ce n’est pas de la chanson, c’est du son, le son de la chanson, d’avant même la chanson, comme son amont, le son recréé par les quatre grands du jazz bichant littéralement de se retrouver comme si " Claude " était là, tourné vers eux. Eddy Louiss aura ce mot malicieux dans le journal de France 2 : " Vous savez, il avait besoin de nous ! " Le concert des quatre sonne comme un rappel à l’ordre, un rappel du monde de la musique au monde de la chanson : sans cela, on ira de Star’Ac en Star’Ac.

Rarement comme ici on aura constamment croisé le rire (contagieux), le corps (dansant), la pensée (venue de loin), l’expérience (vécue de près), soit au fil de la journée, soit dans l’acte unique d’un artiste à la Lubat ou à la Perrone. Il faudrait inventer pour Uzeste un nouveau concept : " rigolintello ". Amuse-moi, disait Ariane Mnouchkine à ses comédiens avant de jouer la tragédie.

Ce chef-d’oeuvre, non du temps jadis, mais de ce temps, le nôtre, ce chef-d’oeuvre dont on apprend tant sans en avoir l’air pour qui veut avoir l’esprit libre, dans une société qui en crèvera si elle en manque, ce chef-d’oeuvre que l’on pourrait appeler encore " Notre Humanité ", comme le film réalisé par Pascal Convert et Fabien Beziat, est bêtement en péril.

Disons-le sans détour et sans esprit politicien mal venu, en l’occurrence : les tracasseries, les médiocrités qu’inflige à Uzeste Musical la maire de la localité, par ailleurs secrétaire de la section socialiste, la pingrerie du conseil général du même bord, l’indifférence du ministère de la Culture, sont absolument insupportables. On veut faire plier Lubat, on veut recadrer Uzeste, l’aligner sur les autres manifestations homologuées afin, horrible mot, qu’il " serve ".

D’où cette question qu’Uzeste pose de fait, comme sous l’effet d’une loupe : les artistes vont-ils devoir devenir tous des agents des pouvoirs en places, marchands ou d’État, de plus en plus souvent les deux à la fois, qui vont d’affaire en affaire, de scrutin en scrutin, avec en mains un compteur à dollars et à bulletins électoraux ?

Charles Silvestre

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