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l'Humanité - 24 Août 2004 b
Journal l'Humanité :Uzeste en musique ou la victoire du sensible Alain Raynal, paru dans l'édition du 24 août 2004. Malgré les tracasseries imposées aux organisateurs, les cinq journées de la 27e Hestejada de las arts, organisée par Bernard Lubat, ont toutes connu un franc succès artistique et de participation du public. Uzeste (Gironde),
Une nouvelle fois, la 27e, l’enchantement s’est posé sur ce petit village des landes girondines par la grâce du swing, de l’art sous ses divers accès et d’un certain Lubat. " À Uzeste, le soir se renverse en matin heureux ", dit, jeudi dans la nuit, le poète Bernard Manciet déclamant en français et en occitan confrontés l’une de ses créations, la Mar (la mer). Les publics, nombreux et impliqués dans chacune des cinq journées de l’Hestejada de las arts, qui s’est achevée dimanche soir, ont, une fois encore, souscrit à la persévérance créatrice et courageuse de l’oeuvrier d’Uzeste musical. Comment rendre compte des multiples événements déroulés tout au long d’un festival qui n’a rien de commun avec tant d’autres ? Impossible, si ce n’est en choisissant pour rappel et en toute subjectivité quelques-uns des instants de bonheur glanés sur le parc de la Collégiale, à l’Estaminet, sur le pré Cazaubon, devant le lavoir communal ou au jardin Seguin. Moment d’émotion précisément, ce jeudi soir, pour la " Nuit du créolien ", fruit des rencontres productives et artistiques entre le jazz contemporain des Caraïbes, interprété par le quintette de PacoCharléry, et les comptines gasconcubines des hôtes uzestois. Aux poèmes de Bernard Manciet répondent ceux du romancier et poète martiniquais Édouard Glissant, présent à Uzeste. Le vice-président du Parlement international des écrivains revient longuement et d’une voix grave, accompagné par Lubat, sur ce qu’il innove et qualifie de " pensée du tremblement ". Celle qui " ouvre l’identité sur le rapport à l’Autre et sur le change qui provient de l’échange, sans que cette idée en soit perturbée ni dénaturée ". Moment bouleversant, le lendemain en soirée, quand du haut des étoiles Claude le Toulousain universel commande à la pluie de cesser ses claquettes afin de libérer par le swing et sous les platanes au pied de la Collégiale quatre parmi ses plus fidèles compagnons. Eddy Louiss à l’orgue, Maurice Vander au piano, le contrebassiste Luigi Trussardi et Bernard Lubat à la batterie - quatre complices tous associés à la formidable aventure du jazz comme à celle de Nougaro - s’en donnent alors à coeur joie pour un concert exceptionnel en hommage rendu au chanteur poète récemment disparu. Comment, encore, sortir indemne de l’émotion que nous offre chaque fin d’après-midi l’accordéoniste si généreux Marc Perrone, sous le pommier accolé au stand de la CGT et de la NVO ? Il n’est pas une de ses mélodies qui ne soit reprise, chantonnée, murmurée par le public heureux, car, aussi ici, " qui sifflote s’implique ". Vendredi, Neitou prend place entre Perrone et Minvielle. Petite fille réfugiée du camp de Smara Ejdeira, dans le Sahara occidental, invitée à Uzeste avec d’autres enfants dans l’espace Inter CE, elle interprète a cappella deux chants patriotiques. Cette 27e Hestejada permet de fêter la quinzième année de coopération, de co-élaboration fructueuse, entre Uzeste musical et la CGT avec l’équipe autour d’Alain Delmas. Des complicités à l’origine de nouvelles rencontres. Par exemple entre la romancière Stéphanie Benson et les anciens ouvriers de Job Toulouse réunis autour d’un projet d’édition. Uzeste, c’est aussi l’humour qui prend le dessus sur l’adversité et l’imbécillité quand il produit du sens, du sensible, et de la musique toujours. " Car, en définitive, il y a bien du tempo partout. " Le rire et le fin savoir s’emmêlent lorsque le scientifique et poète Claude Gudin disserte sur le rôle que jouent les carottenoïdes géniaux dans les rapports de séduction entre le monde végétal et animal. Dans " Vive l’Amusique ", par Bernard Lubat en soli saga solo, un dérisoire hamburger en plastique posé sur la table à rythme ne cesse de couiner sous les coups impuissants d’une tronçonneuse électrique pour enfant. Dans une autre intervention, c’est André Minvielle qui décide de libérer le batteur du Bolero de Ravel. S’adressant aux descendants du compositeur, il se lance alors dans une formidable interprétation chantée du Beau Vélo de Babel. Malgré les bâtons sans cesse placés dans les roues, le succès de l’Hestejada 2004 est incontestable. " On le doit aux gens qui ont appris à choisir où aller, et où, c’est par l’art ", nous rappelle Bernard Lubat en cette fin de festival. " Que du qualitatif puisse ainsi se manifestiver dans un océan de quantitatif, ça devient un grain de sable qui fait un certain bruit, assure-t-il, et ce petit bruit par la présence de tous ces gens, de tous âges, ouvre l’espace au sens, à la place, à la fonction de l’artistique, du sensible. " La cheville oeuvrière d’Uzeste musical tire alors un signal d’alerte. " S’il n’y a plus l’art pour ouvrir de tels espaces de doute sauvagement tendre, tout alors sera bétonné par l’industrie. " C’est ainsi que l’artiste musicien juge qu’il existe d’autres manières de lutter grâce à " ces petits endroits qui s’ouvrent à eux-mêmes et donc aux autres ". Des lieux où " l’on apprend à trembler ensemble mais où réside l’espoir ". Prometteur. Alain Raynal |
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