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l'Humanité - 29 mars 2004a
Journal l'Humanité :Entretien avec Bernard Lubat : Une "dialectique infinie" contre le "tempo unique" réalisé par David Zerbib, paru dans l'édition du 29 mars 2004. Votre journal a 100 ans. Pour des futurs d'Humanité.Pour le musicien Bernard Lubat, la participation des artistes sera "un discours contemporain, pas de la décoration, pas de la toile cirée".
Bernard Lubat. Avec un discours musical élaboré autour des images de l'histoire de l'Humanité montées par l'équipe de Pascal Convert. Mais un discours contemporain, pas de la décoration, pas de la toile cirée, une musique en marche, sans nostalgie, qui parle de futur et d'espérance. C'est une manière d'envisager l'histoire avec une interrogation contemporaine sur la survie d'un journal en dépit des aléas. Seul un art critique peut parler de cette manière de l'histoire en évitant d'un côté la sanctification, de l'autre la culpabilité avec son arrière-fond chrétien-crétin.
Bernard Lubat. Le rapport entre l'image et un journal comme l'Humanité est énorme. On sait ce qu'est devenue l'image dans notre société. Quel peut être le boulot d'écriture autour de cela aujourd'hui ? Je voudrais honorer la conscience des journalistes que j'ai connus et qui avaient à l'esprit cet enjeu.
Bernard Lubat. De la " musique-problème ", pas de la " musique-solution ", surtout pas ! De la musique qui reste à penser, qui reste à devenir. De la musique avertissement. Aujourd'hui, la musique est partout, mais comme carnage commercial, elle nous " somnambulise " dans les halls de gare et sert à contrôler la tranquillité. Mais à quoi elle joue, la musique ? Les musiciens doivent prendre leurs responsabilités.
Bernard Lubat. Énorme : nos oreilles sont ouvertes vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Et l'on y voit dans la musique, on y voit des concepts, et pas seulement des goûts et des couleurs. On fait croire aux gens que la musique se résume aux chanteurs, avec en arrière-plan quelques saltimbanques maniant des instruments. Résultat : la musique s'adresse aujourd'hui au tas, pas à la personne, avec un tempo mondial unique, qui sonne encore plus militaire que sous Napoléon. Même si l'on entend des paroles de gauche, on peut avoir un tempo de droite.
Bernard Lubat. Dans une certaine improvisation par exemple, qui est le contraire de la langue de bois. C'est de la langue " des bois ", celle d'artistes sauvages et pas d'élevage. L'improvisation, c'est de l'instinctualité, ou plutôt de " l'instinctellectualité " ! Je pense qu'il vaut mieux improviser que prévoir le pire. J'y vois là une dialectique infinie, qui n'a rien à voir avec le pur spontanéisme. L'improvisation est un art du sans retour, du sans filet, ce qu'on joue, on en paye le prix, on en est responsable. Cela engage une réappropriation de la personne par elle-même, mais aussi une reconnaissance de l'autre. Je reconnais l'autre avec ses ratures. C'est une littérature, vraiment, une façon de " lire ses ratures ".
Bernard Lubat. Oui, et cela suppose un retour de " l'oralisation ", car il n'y a plus de grand livre définitif. On ne lit plus un Livre avec un grand " L ", mais on se livre, et par là même on se lit.
Bernard Lubat. La fête, il est vrai, est devenue industrielle, équivalent moderne de l'antique formule " du pain et des jeux ". Les institutions utilisent beaucoup de saltimbanques pour égayer la population confrontée au chômage et à la précarité. Je revendique pour ma part la " manifestivité ", qui associe en acte le manifeste au festif. Pour ce centenaire, je pensais intéressant de parler du siècle du journal, d'une histoire du communisme, d'une histoire de France et du monde en essayant de réfléchir avec le public, avec la musique. De manière à nous confronter à des questions, et voir si nous pouvons les penser. Penser plutôt que croire. Or, l'histoire nous incite généralement à croire. J'imagine donc un bal vivant, sans nostalgie, qui ne soit pas la reproduction d'un bal à l'ancienne. Et un banquet proche du platonicien, quelque chose de " poélitique ", poétique et politique. Mettre l'art à l'oeuvre, en somme, plutôt que laisser simplement une place à l'oeuvre d'art. Je suis ravi que nous ayons pu entreprendre la célébration du centenaire avec cette profondeur. Et ce titre, Notre Humanité, est formidable. Un titre ouvert, dialectique infinie là aussi... Entretien réalisé par David Zerbib |
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