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L'improviste : une combustion spontanée, par Francis Marmande. Le Monde, 14.03.07
par Francis Marmande
Là-bas, dans les années 1950, Mme Acarréguy vendait polars et disques d'occasion, dans une formidable caverne de la rue Pannecau. Un pacte se scella entre nous : je maintiendrais son voyou de fils dans le droit chemin ; en échange, elle me filerait des rossignols. Elle m'offrit Spontaneous Combustion, un 33-tours de petit format (25 cm), par Paul Bley, pianiste, avec une rythmique de luxe (Art Blakey, batterie, et Mingus, contrebasse) : "Tenez, personne n'en veut par ici, il n'y a que vous qui puissiez aimer ça." J'avais 14 ans. A chacun son pilier de Notre-Dame : Spontaneous Combustion changea ma vie. De plus, Jacques Acarréguy, pour qui je ne pus rien, m'apprit des tours invraisemblables. Cette histoire de combustion spontanée est intéressante. A l'heure où sort Improvista (DVD de Pascal Convert, avec Michel Portal et Bernard Lubat, Jazzcogne Production), elle mérite examen. Portal et Lubat insufflent à l'improvisation musicale ce que Roux et Combaluzier ont apporté aux ascenseurs. Et leurs proches, Daniel Humair (batteur), Christophe Monniot (jeune souffleur), idem. On les voit au Triton des Lilas (9-3), le 17 mars. Cette musique se voit. Humair et Monniot, c'est ce qu'on peut voir de plus saisissant, de plus enfantin, de plus sportif, de plus émouvant, de plus radical et musical. Du jazz ? Non : un non-genre extraterrestre qui constitue le meilleur héritage de la fin du XXe siècle. Une combustion spontanée hors du jazz que ne peuvent atteindre que des musiciens de jazz. Pour se jeter dans l'improvisation musicale, il faut avoir froid aux yeux sans s'en faire. Le saut libre à 5 000 m d'altitude a des côtés plus tranquilles. L'improvisation, l'improvisé, l'improviste, l'imprévu déçoivent obligatoirement le consommateur. Consommer ne suffit plus, ça bloquerait plutôt l'écoute. L'improvisation n'est l'apanage d'aucune musique. Toutes y recourent. Le rock en joue à l'amiable. La musique classique en aura pas mal sollicité les possibles. Une part des musiques contemporaines s'y réfère. Les musiques arabe, indienne, flamenca, inuite, aussi. Toutes. Le jazz l'a portée à un point d'incandescence inconnu, irrattrapable. Mais l'improvisation sans filet, la circulation d'inconscient à inconscient, l'insaisissable éclat de l'instant, le quitte ou double, ses ratés ou ses chances, cette illumination toujours plus loin du jazz pour le rejoindre est intélévisable, non répétable, rétive à l'enregistrement même. Autant dire, inclassable autant que non recyclable, inutile au trafic moderne. Des exemples ? Joëlle Léandre, contrebassiste énergumène, plusieurs fois présente au festival Banlieues bleues (24e édition, jusqu'au 7 avril) ; la Campagnie des musiques à ouïr (ouverture à Grenoble de la 35e édition de Jazz en Isère, jusqu'au 31 mars) ; Simon Goubert et Sophia Domancich au Triton (le 16 mars). Parce qu'il y aurait des filles dans le circuit ? C'est bien la question et, sans hésitation, son point de vérité. Que l'une d'entre elles, Anne Montaron, se voie sucrer son émission, "A l'improviste" (France Musique), un mardi sur deux, à des heures qui ne faisaient pas grand mal au CAC 40, en dit long sur l'état de la situation. Cette émission radio programmait ces musiques, ces musiciennes, ces acteurs. La musique en dit toujours plus long sur la situation. Pour en revenir au sens de l'improvisation, Daniel Humair (Genève, 1938) expose à l'orangerie des musées de Sens (Yonne) ses récentes peintures sur papier. Traquant depuis quarante ans les mêmes formes, les mêmes couleurs vives, le même geste. Comme chez le calligraphe, le percussionniste ou le tireur à l'arc, l'improvisation n'est question que de geste, de tension, de joie intérieure. Musicale ou silencieuse, la musique secrète est ce qui la dicte. Comment voulez-vous qu'un monde énervé l'accepte ? |
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