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La danseuse et les deux larrons

Aux Amis de l’Huma, dimanche en fin d’après-midi, Régine Chopinot a dansé et improvisé en compagnie de Michel Portal et de Bernard Lubat.

Et soudain une exploration intérieure. Une quête de l’invisibilité collective. Un instant de trouble étrange qui traque l’ordinaire... Elle se tient devant nous, bien droite, parée de sombre, pieds nus, sur cette scène drapée de noir du stand des Amis de lé. Personne ne fait cercle, mais Bernard Lubat, à sa droite, et Michel Portal, à sa gauche, font corps. Chacun retient son souffle, comme si, en ce lieu-là (malgré l’inflation grotesque de sonos environnantes), l’idée même d’une création ou/et d’une improvisation dansée pouvait nous transporter au-delà de nos limites visuelles ou de nos compétences musicales, au-delà de notre propre intuitivité. C’est d’elle qu’il s’agit : Régine Chopinot, danseuse, chorégraphe, directrice du Ballet de l’Atlantique. Le risque n’était pas mince de se mouvoir en ce théâtre ouvert, d’agrémenter son propos (libre) d’étirements et de contorsions qui, immédiatement, éclairent une silhouette gracile et mélancolique, superbe de gravité.

Lubat aux claviers, Portal au saxo, à la clarinette basse, puis au bandonéon. Imaginez un peu ces deux génies des notes s’amuser à « déconstruire » leurs structures musicales pour les laisser vagabonder dans d’inlassables allers—retours d’après-ballet. Juste au service de ce corps de pensée. Celui de Régine Chopinot. Car dans ce corps en (r)évolution, qui se noue et se libère, il y a le discours et le charnel, l’un toisant l’autre, le mettant à distance pour mieux l’enchaîner, avant de l’affranchir. On écoute du moderne - et l’on voit du classique. À moins que ce ne soit l’inverse ! Et puisque ces trois-là, en totale communion - comme on dirait : en fraternité -, répugnent à s’enfermer dans la pâleur des conventions, nous voilà, nous, avec nos yeux d’enfants chétifs et notre coeur en alerte, plus réflexifs que jamais, plus introspectifs aussi, et finalement émerveillés par ce voyeurisme gestuel et musical. Une danseuse. Deux musiciens. Le miracle des humains réunis.

Jean de Leyzieu
paru dans l'Humanité du 19 septembre 2006

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