Entre le rap, le jazz, les musiques du monde et le retour aux sources folkloriques, des artistes trouvent un chemin original où le travail sur la langue s’accompagne d’un message de révolte contre le marché et la mondialisation. Deux exemples de réussite : Bernard Lubat, l’homme en colère du jazz français sans frontières ; et les Fabulous Trobadors, qui pratiquent avec verve et ironie un art aussi vieux que le monde : celui de la «tchache».
Avoir la «tchache», tout le monde sait ce que c’est. Et le tchacheur est une personne pourvue d’un bon caquet, d’un sacré bagout, bref un parleur habile, avec parfois l’idée qu’il sait vous entortiller, vous induire en erreur… Mais l’origine du mot tchache est peu précise : il viendrait du provençal cha-cha, qui est le chant de la cigale; pour d’autres, il proviendrait plutôt de l’espagnol chacharear, bavarder. Occitans et ardents défenseurs de la culture occitane, les deux protagonistes, originaires de Toulouse, du groupe Fabulous Trobadors ont en tout cas récupéré à leur compte le mot dans leur dernier album, intitulé Duels de tchache. Ils s’y montrent, comme dans leurs concerts, d’éblouissants manipulateurs de langue sur la base de textes qui laissent une large place à l’improvisation verbale. Transposée aujourd’hui, avec l’appui du tambourin et de l’électronique, la recette est d’une grande efficacité. La musique est simple et carrée, basée sur des rythmes et des mélodies issus du folklore occitan mais aussi d’autres sources, notamment latino-américaines. Les textes puisent toujours dans un fonds protestataire. Et quand vient le moment de l’improvisation, le concert se transforme en ring musical où il s’agit d’échanger à toute allure des mots pour rire, des mots pour rien ou pour la rime, qui soulèvent l’enthousiasme du public, étourdi par la virtuosité des combattants.
Loin des circuits du show-biz, les Fabulous Trobadors se sont créés sur la base d’un constat : la France a perdu son folklore. La France aurait évacué peu à peu ce patrimoine pour suivre les modes descendues de Paris et chantonner les airs du répertoire en vogue.
Retour au folklore, à tous les folklores…
Lutter contre ce nivellement, en intégrant dans leur musique non seulement des éléments du folklore régional, mais aussi des influences venues des musiques du monde et du hip hop, est donc le propos des Fabulous Trobadors, commencent par se produire dans les rues, les cafés, lors des animations locales et autres repas de quartier (qu’ils ont d’ailleurs contribué à réanimer).
Désormais sollicités aussi sur des scènes plus officielles, les Trobadors poursuivent ce travail en essayant d’entraîner le public dans la danse : il s’agit «de lancer des rondes toulousaines, afin que les gens dansent. C’est un truc qui manque dans notre univers musical», affirme Claude Sicre. Mais si au plan musical la convivialité reste la règle, leur signe distinctif est aussi dans le travail pratiqué sur un texte volontiers militant, en français ou en occitan, et sur les mots, triturés, entrelardés de néologismes. Toute une démarche qui a bien sûr une résonance particulière en ces temps de défense de la diversité culturelle, et fait de ces folkloristes de cœur des artistes très modernes.
C’est d’ailleurs toute l’Occitanie française, ce sud étendu de la Gascogne à la Provence, qui est traversée par un vent de renouveau musical où l’ancien et le nouveau fusionnent dans un mélange de rythmes et de langues percutant et stimulant, illustré par des groupes à tendance rap et reggae comme le désormais fameux Massilia Sound System. Avec une dominante : le sens de la fête. Et un côté revendicatif très affirmé, qui se reconnaît bien sûr dans l’irrédentisme d’un José Bové. On pourrait croire ainsi que toute l’occitanie musicale est devenue altermondialiste… Un qualificatif que ne renierait pas l’autre enfant terrible des scènes du Sud, le jazzman Bernard Lubat, créateur d’un festival de toutes les contre-cultures dans sa ville d’Uzeste, proche de Bordeaux.
Bernard Lubat est un cas. Ce batteur si doué joua jadis avec les plus grands jazzmen, devint l’un des musiciens de studio les plus fameux. Avant de choisir, au milieu des années 70, de changer radicalement de parcours en fuyant le système dans lequel s’enfermaient le jazz établi, ses maisons de disques et ses festivals. Il fonde en 1978 la Compagnie Lubat, se réenracine dans son terroir gascon, multiplie les aventures musicales, en touche à tout insatiable qui récupère et mouline tous les sons, mélange acoustique et électronique, accommode les tendances les plus variées, du folklore au rap, au service de textes à l’imagination verbale époustouflante.
Amateur, plus que quiconque, d’improvisations sans filet et de jeux alambiqués avec la langue, Bernard Lubat est un esprit rarement au repos, assoiffé de mots, de constructions de mots, d’expressions détournées de leur usage, de toutes les formes de déformations syntaxiques ou trouvailles lexicales, mises au service d’un discours de révolte que son militantisme foncier (il est communiste, au moins de principe) conduit désormais vers les terres et les slogans de l’antimondialisme, de l’anticapitalisme et parfois, dirait-on, de l’anti-tout…
Il dénonce, au gré de son humeur, « la vie télévidée ou le principe de la vase communicante… «, et bien sûr la litanie des damnés de l’époque, les « électoralisateurs, municipalisateurs, clientélisateurs, consolateurs, commémorateurs, enchanteurs, entubeurs, globalisateurs, massificateurs, divertisseurs… «Bref, un tchacheur là encore, qui se qualifie lui-même de « suicidé de la satiété du spectacle», ne craint pas l’excès et trouve dans cette démesure foncière une dimension qui semble caractériser – chez les plus doués – l’époque actuelle avec son alliage d’instabilité et de recherche inquiète d’une vie plus authentique.
05-03-2007
T. P.
La Nouvelle République
quotidien algérien d’information
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