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 uzeste musical visage village des arts à l'œuvre

 

La transgression n'a pas de fin

Quelques moments forts, divers, hétérogènes, dans la logique de l’essai, du tâtonnement, de l’effort pour inventer un ailleurs de l’art jamais accompli...

par Denis-Constant Martin
Jazz Magazine, novembre 2006.

Après un été 2005 d’exil complet, « la Fête des Arts d’Uzeste musical » a fait en 2006 un retour (très) partiel au bercail pour un grand final en forme de « rêve général » auquel donna d’abord cap le verbe d’Edouard Glissant. Les fastes/frasques lubatesques séduisant peu les édiles uzestois, c’est dans les villages avoisinants que, cette fois encore, les « arts à l’œuvre » trouvèrent refuge, donnant une allure pérégrinante aux entrelacs expérimentaux de gestes, de musiques et de paroles qui caractérisent toujours les entreprises de la Compagnie Lubat : du désormais classique Soli solo saga où le multi-instrumentiste tchatcheur joint lui-même le dire au faire (Saint-Symphorien), au « Chao(s)péra Tout-Monde » destiné à surmultiplier la poésie de Glissant (Villandraut). Choisis dans ces parcours, parmi ce que le maître des lieux qualifie de « brouillon de culture », quelques moments forts, divers, hétérogènes, dans la logique de l’essai, du tâtonnement, de l’effort pour inventer un ailleurs de l’art jamais accompli. Le dire d’Isabelle Loubère qui vibre et racle le parler noir de l’écrivain occitan Bernard Manciet, qui persiste à le faire vivre au-delà de la disparition de son auteur, en lui conférant une force ardente soulignée par Lubat, accompagnée du guitariste Fabrice Vieira, ponctuée par les percussions de Paco Charlery, assise et magnifiée par le baryton de François Corneloup, selon les occasions ; de cette langue pratiquement incompréhensible (même pour beaucoup d’occitanophones) ne reste alors que le charme des sons et la puissance d’émotion indicibles, un je-ne-sais-quoi et un presque-tout qui fondent la musique et son au-delà. Dans ce tour du Lubatbel, la Campagnie des Musiques à Ouïr ouvrit une parenthèse fantasque (Villandraut). Déconstruction, démystification, jeux de mots et de chansons s’accordent parfaitement avec l’esprit uzestois, tout en montrant comment ils peuvent aussi opérer autrement : en jouant sur les forces centripètes plutôt que sur les centrifuges, en faisant se rejoindre les lignes de fuite plutôt qu’en illuminant les divergences. L’inventivité mélodique de Christophe Monniot, la rigueur rythmique de Fred Gastart et la pétulance multi-dimensionnelle de Denis Charolles s’emboîtent incroyablement pour faire croire au conventionnel quand tout est subverti. Puis, avant de dialoguer le dimanche à l’Estaminet, sur sa conception du Tout-Monde, Edouard Glissant monta, comme il y a deux ans, sur scène pour laisser sa voix et sa poésie se faire désarranger par la Compagnie Lubat (Villandraut). Entre le musicien et le poète, la complexité s’est solidement soudée, établie sur une idée commune et des approches dissemblables de la création. Tous deux affirment l’impératif de la transgression : réinvention de la langue qui pousse à repenser le monde chez Glissant, infiltration-explosion des sons visant à recomposer un univers qui ne saurait être seulement auditif pour Lubat. La complémentarité scénique de ces deux allures se fit évidence dans la tresse des voix et des langues qui nouèrent les instruments : Glissant lisant Glissant, Isabelle Loubère continuant Manciet, Nathalie-Dalilà Boitaud reprenant Glissant, parfois en un écho anticipé lui donnant matière de rêve, et Beñat Achiary proclamant des mots inexistants ; Lubat, lui, dirigeait, indiquait des intensités, orientations autour desquelles ornementaient Paco Charlery et Denis Charolles (aux percussions), Fabrice Vieira et Yves Carbonne (aux cordes pincées, aigues et plus basses), Patrick Auzier et, encore, Denis Charolles (aux trombones) ; ensemble que ponctuait superbement, en pétaradantes incandescences, la pyrotechnie de Patrick Auzier. Le poète, exténué, jubilait ; le chef musicien pensait déjà à refaire, réessayer, reprendre. La transgression n’a pas de fin.

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