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Chaos Opéra : Le douzième Errobiko Festibala a livré ses pépites d’or
Le festival d’Itxassou s’est achevé dans la nuit de samedi sur un Chaos Opéra sublime

De l’avis des organisateurs comme de celui du public, la douzième édition d’Errobiko Festibala aura été un bon cru.Sous le haut patronage d’Édouard Glissant, ce festival qui plonge ses racines dans la tradition pour mieux déployer ses branches vers les étoiles universelles aura mobilisé les forces vives d’un Tout-monde qui fait la nique aux traditions dépourvues d’idées, prend le risque de l’Autre, marie les rythmes africains et le fandango, crache sur le folklore qui s’isole, fait sauter les barrières et vérifie la théorie du chaos. Un laboratoire d’idées qui, sous les montagnes d’Itxassou, prend le temps de la réflexion et de la poésie, de la quête d’une précieuse vérité dans un Eldorado nommé créolisation par Édouard Glissant.Jusqu’à ce que la pépite surgisse en une brillante démonstration de Chaos Opéra, où rien n’est prévu d’autre que les ingrédients de base qui à la baguette du chef Bernard Lubat, révèlent leurs saveurs et livrent leurs secrets.Le monde est un chaos, qui impose la règle de l’inconnu, de "l’imprédictible".Les compères Lubat, Achiary, Glissant, tels des passeurs, font un grand saut en public pour dire la confiance au vide et à la vie. Confiance en l’autre et en soi pour se faire réceptacle des richesses de l’autre, sans être pollué, et donner sans risquer de perdre. Samedi soir, une étoile a brillé un peu plus sous un ciel chargé d’étoiles, le temps d’une performance de l’instant, et d’un moment que chacun savait unique. Le cinquième Chaos Opéra ne ressemble pas au précédent, ni au suivant. Délicate alchimie de l’instantané, où chacun semble à sa place autour d’Édouard Glissant et sa parole centrale, entêtante, à Mixel Etxekopar, facétieux, Beñat Achiary présent comme un torrent que l’on libère ponctuellement, et la compagnie Lubat qui semble dictée par la main envoûtée de Bernard Lubat, en transe, qui donne la respiration à cet ensemble sonore qui investit chaque particule d’espace comme l’apogée d’une poésie dense.La pépite méritée après trois jours de quête.

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L’entente de l’inouï

Chaos Opéra / Bernard Lubat, Édouard Glissant, Beñat Achiary, Cie Lubat...

Le Chaos Opéra était attendu comme la pièce majeure d’un festival sous l’égide du "Tout-Monde", notion poétique et philosophique passionnante mais dont la richesse est fragile. Derrière le paradoxe, le relativisme ; sous l’énergie, la velléité... Ces menaces sont connues des artistes, elles sont au coeur même du métier. En revanche, le public d’un festival a parfois besoin du soutien d’un événement venant radicalement bousculer ses sens. Cet événement a eu lieu. Samedi soir, dans un mur à gauche d’Atharri comble, électrique, le Chaos opéra de Lubat et de Glissant nous a subtilement, violemment, intimement, collectivement conduits à une beauté brute et sophistiquée. Revenant d’entracte, la foule se répand de tous côtés (seul un mur ne reçoit pas de public). Bernard Lubat, en orchestrateur, nous accueille, nous titille tandis que sur la scène un village musical prend forme. Au centre, deux petites tables pour trois lecteurs-diseurs. Autour, un piano, un orgue électrique, deux batteries, une percussion, une basse, une guitare, un violon, un sax, un accordéon. C’est la compagnie Lubat et ses amis, dont Beñat Achiary, chanteur et Michel Etxecopar, multi-flûtiste, bertsulariste, bruiteur, siffleur, chuinteur.

Cela part vite et fort, très percussif. Jazz libre. Bernard Lubat quitte le piano, distribue les interventions, donne des orientations aux musiciens. Les gestes indiquent des choses précises comme le rythme, le tempo, mais aussi des appels à improvisation très subjectifs, dont l’analogie entraîne une couleur, une variation, un jeu. Bride courte, bride longue, l’orchestre joue, tonne, étonne et c’est beau.

Soudain, silence. La parole d’Edouard Glissant jaillit, lente mélopée. Il lit sa poésie en une déclamation vibrante, dont la dolence retient une force qui est sienne et ne lui appartient pas. Les îles Caraïbes, les flux de mer, les limons de la terre, les fantômes de la végétation, des replis d’une histoire coloniale à la géographie concassée. Antilles, Amériques, Afrique, Europe, Monde, tragédie en devenir. Deux diseuses lui répondent d’autres de ses textes. Dialogue de langages, d’accents (créole, francilien, occitan). Par moments, du croisement de ces trois voix, le sens des mots se fond en un chant primordial. Ce type de chant est rare. On le distingue plus facilement dans l’expression brute de la douleur, dans le blues, dans des interventions de chants traditionnels, solos et a cappella, comme celles de Jane Mareine tout au long du festival. Cette impression que le monde sort du corps et que l’univers s’y loge en un même mouvement.

Ici le souffle lyrique apparaît juste. Le texte, la voix, le chant, la musique ne se perdent pas. Le chaos de cet opéra trouve une origine qui n’est pas temporelle : ni régression, ni progression, il s’agit d’extase. Le spectacle enchaîne ainsi plusieurs mouvements où l’orchestre et les diseurs restent en accord. Musicalement, sensation parfois d’entendre du tango, puis du rock. La liberté n’est pas ici de refuser les mouvements musicaux mais de les prendre à leur corps défendant. De même, ce qui tiendrait du "free-jazz" joue avec des grilles d’accord permettant de ne pas sombrer dans un chaos trop chaotique, où l’informé épuiserait nos émotions.

Y a-t-il une partition ? En tout cas une organisation et un schéma harmonique et narratif. L’improvisation est ainsi : la volonté de partage, l’entente inspirée est nécessaire, pas suffisante. C’est tout le talent de Bernard Lubat, d’Edouard Glissant et de tous les artistes de ce Chaos Opéra que d’avoir structuré les moyens de leur ambition, d’avoir permis que la science rejoigne l’oubli en une entente inouïe.

Le Journal Euskalherria
24 juillet 2007

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