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L'Humanité : L’eau vive des chercheurs d’art
Cette année encore comme celles qui l’ont précédée, on ne sort pas indemne des joutes musicales, verbales, poétiques, cinématographiques mijotées par la Compagnie Lubat de Gasconha. Cinq jours et nuits durant, elles se sont succédé jusqu’à ce lundi au petit matin. À Villandraut - où s’est exprimé et libéré le cru 2005 après déménagement pour des raisons d’incompatibilité consommée avec la municipalité d’Uzeste - la magie, comme diraient communément certains, a de nouveau fonctionné. Ainsi que l’espéraient les artistes oeuvriers, la pensée s’en « est allée pleinement respirer » vers cette autre contrée des Landes girondines. Malgré des conditions difficiles, une petite salle des fêtes, des moyens diminués - l’équipe technique trop peu nombreuse a pourtant réalisé des miracles - la 28e Hestejada de las Arts a suscité un enthousiasme toujours aussi vif parmi le public. Le secret ? C’est que l’esprit d’Uzeste Musical perdure avant tout par la persévérance créatrice et la liberté d’un Bernard Lubat. L’artiste, irréductible, refuse les compromissions qui réduisent le culturel à l’état de consommation avancée ou de simple distraction fût-elle estivale. Rencontres avec toutes les musiquesÀ Villandraut, tous les invités, musiciens, comédiens, écrivains, poètes, botanistes, chanteurs, réalisateurs, ont conjugué à divers tempos des pratiques artistiques multiples. C’est Eddy Louiss qui, mercredi soir, a ouvert la fête en trio avec le Martiniquais Paco Charléry et le Gascon Lubat pour un swing exceptionnel. Ils ont été rejoints au fil des concerts et de superbes improvisations par les saxophonistes François Corneloup et Louis Sclavis, Henri Texier à la contrebasse, le violoniste Dominique Pifarély, le batteur Fawsi Berger, et bien d’autres amis encore. Toute tentative journalistique pour rendre compte de la densité, de la qualité et de la diversité des évènements artistiques qui ont imprégné les journées de Villandraut est vouée à l’échec sous peine de noyade dans le Ciron, la rivière du cru. À Villandraut, comme à Uzeste, on ne fonctionne pas au compte-temps ou au téléphone mobile mais à l’émotion, au sensible, à la rencontre, à l’écoute d’une note et d’un mot lorsque ceux-ci catchent en toute harmonie. De multiples et beaux souvenirsQue retenir ? D’abord ces moments d’où l’on sort bouleversé. Par exemple, quand la comédienne Isabelle Loubère, les musiciens Pifarély, Corneloup, Lubat, Vieira, Groleau, les voix basques si belles et si pures de Benat Achiary et Michel Etxecopar rendent hommage au poète occitan récemment disparu, Bernard Manciet. En différentes phases, des pans de son oeuvre considérable sont ainsi mis en voix et en musique : quelques vers parmi les cinq milles écrits pour une épopée poétique l’Enterrement à Sabres, ou encore des extraits d’Accidents, puis de la Cité de la lune. Le public de nouveau chaviré, samedi soir, pour « la Nuit d’ici danse », et le concert « Vive l’Amusique » en soli solo saga d’un Bernard Lubat tout à la fois « chercheur d’histoires, chanteur de jazzcogne, pianonaniste, désaccordéoniste, désintégriste, tambour majeur affroccitaniste ». L’artiste qui intervient successivement sur piano, batterie, accordéon, table, plan de cuisson et casseroles, croise sans cesse le clown tragi-comique, le citoyen, l’artiste caustique qui ne cède ni ne transige. Celui qui empêche de dormir tranquille ou de penser en rond parce que « l’art n’est pas un supplément d’âme, mais avant tout un avertissement d’homme à homme ». Qui persiste à chercher « jusqu’où ça commence la musique ? ». Celui encore de ces mots conjugués en dérision - « j’invente un nouveau parti : Chasse, dèche, jazz et addition » - qui sonnent comme un cri d’alarme de l’artiste citoyen en direction des politiques qui « n’osent pas s’interroger devant et avec tout le monde sur la question de l’art, sur sa place, sur sa fonction ». Un festival magique et intemporelUzeste musical à Villandraut, ce sont aussi tous ces moments forts, de nostalgie, ou de rire aux éclats. Du petit bal poussière devant la façade de l’école communale quand des couples valsent aux mélodies de Marc Perrone. « Les mois les années passent les mélodies aussi elles racontent les mêmes histoires de voyages et d’amour aussi... » Bribes encore de réflexions glanées après À ce soir, la Madone de Bentalha, ou encore Femmes précaires, trois films présentés en avant-première à Villandraut par leurs réalisateurs respectifs : Laure Duthilleul, Pascal Convert et Marcel Trillat. Femmes précaires, d’où l’on vérifie, fait remarquer un spectateur, qu’il y a toujours des transferts de valeurs et d’humanité à travers le travail, et cela malgré la misère, l’exploitation et la précarité. Le public de la 28e Hestejada s’est aussi régalé de la performance exceptionnelle réalisée par la comédienne Clémence Massart dans un spectacle désopilant centré sur les tribulations d’une « vieille au bois dormant » à la recherche d’amants. De ces conférences encore du botaniste, poète et philosophe Claude Gudin qui tente de convaincre en quelques instants que « la mort ça vaut vraiment le coup d’être vécue ». Retour sur la philosophie et la démarche que poursuit Bernard Lubat avec Uzeste Musical. Au monde qui s’empresse et ne prend plus le temps, le musicien préfère, et depuis belle lurette, le sensible et « le sauvagement tendre ». « L’art, symbolique du vivant, a besoin de la durée, or nous avons de moins en moins la possibilité de prendre du temps, on nous éduque à la surdose dans une société où on nous demande d’être des clients et de moins en moins des citoyens », nous rappelle dimanche matin Lubat, alors que se concocte pour l’après-midi l’une des plus belles fêtes anniversaires à l’artiste oeuvrier d’Uzeste et à la musique. Le temps encore pour tenter de comprendre le succès renouvelé des Hestejada et les rapports originaux qu’entretiennent ici les artistes, le public et les oeuvres présentées. « Tout est question de temps et de rythmique du temps, poursuit-il, je ressens au fur et à mesure des Hestejada que les gens prennent du temps avec nous pour se réapproprier un dialogue, pour se construire, pour se constituer dans un rapport culturel et non pas artificiel. » Tard dans la nuit de dimanche à lundi et sous les platanes de la place Paul-Dunesme, le cru 2005 d’Uzeste musical à Villandraut s’achève superbement par les concerts d’André Minvielle puis de Jacques Higelin. Le premier en « vocalchimie », le second en « roue libre ». Puis les deux réunis pour un final en feu d’artifice autour d’un « ce n’est qu’un au revoir » swingué. Il y a le salut d’Higelin à la liberté et au combat de Lubat. « Il est décisif qu’il puisse continuer ; sa liberté, la nôtre dépendent d’abord de nous, c’est à nous de la défendre », lance alors l’auteur de Champagne pour tout le monde. Alain Raynal
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