L’Humanité, mardi 8 août 2006
Chaque Uzeste invente une expression qui lui colle à la peau. Cette fois-ci, pour la 29e « Hestejada de las arts », c’est SDF.
Tout, dans ce festival du sud de la Gironde, qui ne ressemble à aucun autre, part de l’indocilité et y revient. A commencer par le lieu. Une sombre lutte pour (en)cadrer l’originalité de ses acteurs s’y livre à partir de la mairie de ce village de 300 habitants qui multiplie (jusqu’à quand ?) les obstacles. Que le nom du lieu soit mondialement connu dans le monde de l’art n’a pas l’air de gêner la petite famille à l’étiquette socialiste qui règne sur le canton.
On pourrait croire, on a pu croire, qu’il en va ainsi de tous les élus locaux à la ronde, presser de tout contrôler. L’artiste, selon des calculs inavoués, doit rapporter des voix, et en tout cas ne pas en faire perdre… Et cependant, d’autres élus, associant les habitants, les commerçants, ont une autre façon de voir. C’est ainsi qu’Uzeste musical a trouvé « asile poïélitique » sous des cieux proches. Il commencera, de fait, le 14 août, à Luxey, dans les Landes, sautera, le 15, à Saint-Symphorien, le 16, à Cazalis, les 17, 18, 19, à Villandraut, qui se réjouit de le récupérer, avant de rentrer au nid, à Uzeste, dans le fameux Estaminet.
Si Lubat, les partenaires de sa compagnie, les artistes qui font cette histoire, et qui y reviennent comme à un ressourcement, ont recours au nomadisme des lieux, ils croient surtout au nomadisme de l’art. D’ailleurs, la figure emblématique de ce 29e festival sera sans doute le grand philosophe poète martiniquais Edouard Glissant, dont l’idée au cœur du nouveau livre, à paraître à la rentrée, est le « tout-monde ». Chacun, chacune, chaque lieu est un monde, idée qui sous-tendait déjà le texte magistral, signé avec Patrick Chamoiseau, redéfinissant la république après la révolte des banlieues.
Lubat ne cesse, depuis des années, de cultiver la créolisation. Des langues (avec l’occitan), des cultures, des formes. A « Uzeste », la littérature ne se cantonne pas dans un coin de la librairie – par ailleurs remarquablement tenue et la seule du périmètre –, elle monte sur scène. On le sait depuis les performances d’André Benedetto, de Bernard Manciet et de Félix-Marcel Castan. On attend beaucoup de la voix de Glissant en duo avec Lubat, sa batterie, son synthétiseur, et dans un chao(s)péra. Comme de celle du comédien Jacques Bonnaffé croisant Sclavis et Lubat.
Le reste est à l’avenant : dans la cité de Clément V, on va découvrir des anglo-américains fameux, Tony Hymas (claviers), Jef Lee Johnson (guitare), Stockley Williams (batterie, chant), associés dans Ursus Minor (Petite Ourse) avec François Corneloup, saxophone. Les Américains de Philadelphie ne donnent pas un concert avant de rentrer à l’hôtel, ils travaillent le lieu à la rencontre de ce qu’il y advient jour après jour. Notamment lors du « Vive l’Amusique » Lubat et des improvisations de sa compagnie.
Comment financer Uzeste quand on ne comprend rien à son programme, demande la communauté de communes ? De quoi secouer de rire les innombrables participants qui sont passés par là depuis bientôt trente ans ! Le programme 2006, sur une trentaine de pages, a des allures de forêt ou de maquis. Mais, précisément, la fête des arts qui prend forme sur place, et nulle part ailleurs, tient exactement des deux. Inracontable ! La chanson y est « enjazzée » ou à la Renoir avec Perrone, le bal y revient à l’apéro ou à la nuit, le cinéma retourne à Norman McLaren, ou se porte à la pointe de la recherche avec Artistes et Associés, radio « Uz » est forum itinérant et guérilla, les lectures, les débats valsent au fil des heures, et la CGT n’est pas en reste, la cuisine gasconne est à pister, l’Avignon de Benedetto, sur le « fil tendu » avec Uzeste, y fera « imploser » Clément V, avant d’y faire exploser « Prout Boum ». Implosion-explosion, voilà un programme…
Charles Silvestre
L’Humanité, mardi 8 août 2006