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Lubat-Portal, le film
l'Humanité - 22 décembre 2006DVD musical . Pascal Convert filme Lubat et Portal, un duo exceptionnel.Les tableaux du Caravage, peut-être les plus beaux, sont dans la pénombre. Comme dissimulés dans des recoins d’église, juste dévoilés par le rai de lumière venu du vitrail. C’est un peu ainsi que l’on peut découvrir, en images inédites, un duo de musiciens, Michel Portal-Bernard Lubat, dans un film de Pascal Convert, Improvista, enregistré en live, édité en DVD, auquel on reviendra pour savoir ce que peut être la chair de la musique. À peine, au départ, si on les reconnaît. On n’est pas dans un studio, surexposant les acteurs sous les projecteurs, lissant le son, astiquant le produit pour le chaland. On est à l’Estaminet, ce lieu magique d’Uzeste où, depuis trente ans, entre la cuisine de Marie et le bar gasconnant, suinte des murs l’art des Martial Solal, Bernard Manciet, Agnès Varda et autres Archie Shepp. Les corps dans le clair-obscur, c’est la musique qui éclaire. Aux premiers accords du piano électrique et de la clarinette, on reconnaît la « main » de Lubat et de Portal. Sans reconnaître le thème parce que, de thème, il n’y en a pas. Rencontre en cinq rounds, sans titres, sans annonces, sans palmarès. Comme un match où, entre deux échanges, les boxeurs, assis sur un tabouret, reprennent leurs esprits avant de reprendre les gants. Bientôt cinquante ans de culture commune de l’improvisation. Le miracle est qu’ils oublient leurs « archives » pour donner libre cours à leur fantaisie du moment. Foin des étiquettes. Free ? Swing ? Bop ? Contemporain ? Blues ? Allez savoir ! Tout est sous-tendu : ça souffle dans le bec, ça siffle dans les clapets, ça balaie les tambours, ça pince les cordes, ça racle la table, ça éclate la caisse, ça parle à chaud, ça se marre à froid. Les facéties de Lubat inimitables, Portal est un impayable clown blanc. On a retrouvé Vladimir et Estragon de Beckett. Fatigués du théâtre, ils font du jazz en attendant Godot. Entre-temps, la clarinette est devenue saxophone et le piano batterie, le saxophone bandonéon et la batterie accordéon. Le mano à mano tourne à la chevauchée, bride lâchée à un lyrisme fou après s’être contenu. Parti des pieds, flamenco, donnant la cadence, l’époustouflant « bandoaccordéon » de Lubat-Portal fait figure de morceau d’anthologie. En deux reprises, le déchirant du ralenti au bandonéon et le répons de l’accordéon, la vertigineuse accélération du premier et le symphonique en puissance du second produisent un accouplement qui ferait frémir les plus blasés. Et c’est là que la lumière revient à flots. L’originalité du réalisateur Pascal Convert est de l’avoir, elle aussi, retenue. Une heure durant, Lubat et Portal ont été, dans le cru de la viande, sous le mince pinceau de lumière, des doigts d’athlètes, des profils de Romain, des cheveux d’argent. Nuit de l’apparence, jour de la musique. Maintenant, pour cet ultime tableau, son et lumière, d’abord dissociés, s’inondent réciproquement. À la forge des soufflets qui s’arrachent, correspond le double foyer des couleurs, la somptuosité ébène et acajou de l’un, le miroitement tricolore de l’autre déplié. Travail de peintre. Dévoiler la peau de la musique prend du temps. Chez l’auteur comme chez le spectateur. Le voyant a besoin de secret. Disponible à Uzeste. Tél. : 05 56 25 38 46. www.uzeste.org. Envoi : 18,50 euros + port. Distribution Harmonia Mundi. Improvista concerts : 11 janvier au casino de Cap-Breton, 4 mai à Franconville. Charles Silvestre |
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