Francis Marmande
Cinéma, politique, poésie, chorégraphie, bal popu, fête, « heste » en occitan, « manifheste », la Hestejada de las arts de la Compagnie Lubat, basée à Uzeste (Gironde) vient de se délocaliser à Sore (Landes), jusqu'au 23 août. La Hestejada évite d'être un festival de « djazz » de plus. Dédiée à Aimé Césaire, sa 31e édition se place sous injonction nuancée de Diderot : « La clarté, de quelque manière qu'on l'entende, nuit à l'enthousiasme. Poètes, soyez ténébreux ! La poésie veut quelque chose d'énorme, de barbare et de sauvage. »
Illustration parfaite, les créations pyrotechniques de Patrick Auzier, bande-son, Bernard Lubat (synthétiseurs) et voix d’André Benedetto : on y voit des fusées qu’on ne voit jamais, sans être jamais sûr, ainsi dans la poésie ou dans l’improvisation selon Martial Solal, qu’Auzier cherche à maîtriser ce qui vient. Le génie de l’instant. Encore heureux. Modèle du genre, le maître des lieux, sorte de Monsieur Déloyal aux airs de manipulateur débonnaire, Bernard Lubat, musicien unanimement reconnu. Le conseil général de la Gironde ne s’y trompe pas, qui a réduit sa subvention de 70 000 euros en 2006 à 5 000 en 2008. Pas de subvention pour la subversion, après tout, rien que de très logique.
Uzeste Musical est si peu festival de « djazz », que l’un des trois plus grand musiciens de jazz vivants, Solal (piano), s’y produit. A 80 ans, frais comme un gardon, d’une spontanéité que bien des musiciens de 20 ans ont perdu avant de l’avoir jamais connue, Solal, toujours accueilli comme un prince à New York, respecté par la planète du jazz, comme il le fut par Samson François ou Sviatoslav Richter, Solal est le héros de trois cent soixante cinq festivals de jazz de France. Devrait l’être. Eh bien, figurez-vous, non. Outre Toulouse, fin juin, son seul concert de l’été, ce sera le 22 août à Sore. Beau sujet de méditation pour les temps présents.
Ma vie sur un tabouret, son autobiographie écrite avec Franck Médioni (Actes-Sud, 176 pages, 18,80 €) permet de comprendre l’incompréhensible : cet amour énorme, anormal, du jazz, la haine de la redite, la plongée dans l’inconnu qui exige un Himalaya de connaissances (l’improvisation), l’extraordinaire arridité du métier, le tout sous l’image de couverture où l’on voit Solal souriant avec son inséparable outil de compositeur, son stéthoscope : le crayon à papier.
Revenons sur son lien avec le cinéma : de Jean-Pierre Melville à Orson Welles en passant par tous les réalisateurs français. En 1958, Melville vient de terminer Deux hommes dans Manhattan. Séduit par la Suite en ré bémol pour quartette de jazz, il engage Solal. Grande amitié. La Suite, en 1959, au Club Saint-Germain, faut oser : elle empêche les danseurs de tourner en rond et plonge les (bons) amateurs de « djazz » dans une désolation sacrée. Melville présente Solal à Jean-Luc Godard (cinéaste). Godard engage Solal pour la musique d’A bout de souffle. Petite projo, choix des séquence du film à peine monté, un mois pour écrire, pas d’orientation précise. Si : Godard, humour helvète en coin : « Peut-être qu’un seul instrument… un banjo… » Solal s’en amuse et débarque avec un ensemble de jazz à géométrie variable, plus trente-deux cordes et bois : « J’ai agi un peu comme ans un rêve. »
De ce film aux débuts difficiles (cinq semaines à l’affiche), il garde le souvenir d’une chance. Godard ne fait plus appel à lui, « d’ailleurs, je ne l’ai jamais revu ». Erreur, cher Martial : vous le croisâtes rue Saint-Benoît quelques mois plus tard, pour un dialogue en style de banjo. Godard : « Je voulais vous dire que nous avons eu le prix Louis-Delluc. » Martial : « De quoi s’agit-il ? » Godard : « Rien, un prix pour la meilleure musique de film. »
Tel l’éléphant essentiel d’A bout de souffle, Le Monde n’oublie rien. Tous à Sore.