Jazz . Demain, Michel Portal va fêter à l’Olympia ses cinquante ans de carrière.
Dans son Bird : Charlie Parker, Ross Russel raconte une scène étonnante. Le musicien et ses amis sont invités à jouer pour un mariage juif new-yorkais. À sa façon d’être là, on devine que ce moment sera le plus heureux de sa fin de vie. Pas le plus glorieux ou le plus légendaire, comme dans ce Birdland qui prit son nom d’artiste avant de le rejeter, non, tout simplement le plus heureux.
À combien de ces moments-là qui sont peut-être le rêve de tout artiste de scène pensera Michel Portal quand, ce 17 mai, dans un célèbre music-hall parisien, il fêtera son jubilé, ses « cinquante ans de carrière », comme dit le programme(1). L’Olympia, il connaît, accompagnateur de Piaf et de Barbara. La carrière, il en a fait le tour. Le monde aussi. L’éloge du quantitatif ne peut rassurer cet inquiet : pas moins, dit un chroniqueur qui en est tout baba, de 150 musiques de film ! Et combien de césars au point qu’une année l’événement fut qu’il n’en eut pas.
Michel Portal, le plus éclatant des musiciens qui ont franchi le Rubicon entre le classique et le jazz, a ses secrets. Avec Mozart, et sa célèbre Sonate pour clarinette, Francis Marmande en a percé un en l’enfermant, pour un documentaire, dans un château au large de Paris avec des jeunes musiciens européens qui travailleront Mozart comme on creuse une galerie.
Plus connu par le cinéma, il faut remonter loin pour l’imaginer au théâtre en fou grimpant aux murs de l’hospice dans la - célèbre pièce de Peter Weiss Marat-Sade, scène - inoubliable d’un art qui se perd, fondatrice de compagnonnages sans âge. Lubat, autre aventurier de Marat-Sade, rate rarement, à Uzeste, son « Portal Néandertal ». Sous couvert de facétie préhistorique, la formule ramasse, à la volée, une bonne dose - d’immémorial.
Peut-être la Fête de l’Humanité elle-même est-elle pour Michel Portal, preux fidèle de La Courneuve, au-delà ou en deçà des reconnaissances et des honneurs amplement mérités, ce que le mariage juif new-yorkais était à Charlie Parker ? Car là, sous une tente de militants, ça travaille les pieds dans l’humus et dans l’humain, avec un Sclavis fils prodigue, une Cixous déconstructrice, un Charmatz danseur surgissant.
Et, secret pour secret, on devrait découvrir un jour prochain un film tourné par Pascal Convert où s’empoignent de façon inédite Lubat à l’accordéon et Portal au bandonéon. Quand on aura vu la gueule sculptée et les pognes fantastiques du second, on saisira que l’Olympia couronne ce qui ne peut que lui échapper.
(1) Avec notamment Michel Dalberto et Jacky Terrasson. Réservations au 08 92 68 33 68.
Charles Silvestre
Article paru dans l'édition du 16 mai 2006 de l'Humanité.