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Presidenchienne De Vie

Spectacle . Bernard Lubat fait son cabaret à Paris. Jazz et politique s’en mêlent. À voir et à écouter sans réserve.

« Et maintenant, mesdames et messieurs... Bernard Lubat ! ». Le Gascon traverse la salle, monte sur la scène du Sunset, rue des Lombards, et s’asseoit. Silence. « La batterie est en danger, mais Lubat guette. . Lubat fait son cabaret. Le piano est là, sur la gauche, mais aussi la batterie, sur la droite, mais n’y voyez aucun rapport, l’accordéon est au milieu. L’artisan musicien convoque dans un mano a mano le jazz et la politique. Au commencement était le verbe. Tu parles Charles ! Au commencement de quoi d’ailleurs ? Lubat ne parle pas, Lubat ne sentencie pas. Il balbutie, il onomatopée comme si les mots englués dans les lieux communs avaient perdu leurs sens. Droite, gauche, droite, gauche, plus ça va, moins Lubat est dans le tempo. « Candidada à la candirature », comment se dépêtrer du mode binaire qui formate la musique comme la politique ? Ici, pas de solutions, pas de morale à trois balles. Lubat ne sait rien mais dira tout. Tout est à inventer. Même le jazz est standardisé, formaté, lui qui, jadis, rimait, rythmait avec liberté.

On repart de zéro. Zéro de conduite. Lubat s’enfonce dans des sentiers en friche, à l’abandon, là où d’autres enfoncent des portes ouvertes. Il ne se donne pas en spectacle. Il fait spectacle de tout bois, à commencer par sa propre musique. Artisan à l’oeuvre, il se livre comme peu d’artistes osent encore le faire, sans fard, toujours en déséquilibre, sur le fil du rasoir des incertitudes qui lui collent à la peau. C’est par où ? C’est par l’art ! Partout et nulle part. Tout est à inventer, à re-commencer. Alors Lubat s’y frotte, sifflote et s’implique. Chante deux chansons de Nougaro, l’une au piano, l’autre à l’accordéon et dans cette façon de jouer, dépouillée, l’émotion vous prend sans crier gare. Chante Ferré. « Avec le temps va, tout s’en va »... Les notes se bousculent au fur et à mesure que les touches du piano s’enfoncent et que s’entrechoquent les petites balles jetées en vrac dans le ventre de l’instrument. La mélodie s’en trouve alors déformée, grimaçante et les paroles grincent en prenant encore plus de relief.

Les mots claquent sans sommation, nous rappelant à notre condition de simple mortel. Peut-être Lubat n’a-t-il été jamais aussi désespéré, aussi lucide sur lui, sur le monde, sur l’agitation du temps. Alors sa musique gronde, bouillonne ; sa verve est drôle, impertinente, puissante. Il joue avec les notes et les mots et ça nous rend un peu moins cons, ou peut-être juste un plus sensibles. C’est déjà pas si mal. Sa poésie, son art ne sont pas vains. Loin de la posture, pardon, de l’imposture, Lubat est dans le présent, dans un questionnement qui n’attend rien. Et c’est justement cette présence qui est contagieuse. Se mettre en danger, c’est se remettre en cause de manière permanente. Lubat a oublié la routine. Il ne se contente pas de ce qu’il sait jouer. Il remet sans cesse sur le métier sa musique, égrène quelques notes de biguine, tchatche avec sa drôle de bestiole qui pousse des cris électroniques. Et si c’était ça le jazz, et si on nous l’avait pas dit !

Au Sunset, 60, rue des Lombards, Paris 1er. Jusqu’au 11 octobre. Tel : 01 40 26 46 60.

Marie-José Sirach
l'Humanité du 9 octobre 2006

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