
Bernard Lubat en 1993
LE MONDE | 31.03.06
"O Toulouse..." célèbre, en quartet, Claude Nougaro. Cartel de luxe : Maurice Vander (piano), Luigi Trussardi (contrebasse), Bernard Lubat (batterie), Eddy Louiss (orgue). Le premier moteur de recherche venu permettra de reconstruire, sur ces quatre noms, un demi-siècle de jazz international. Ils ont joué avec Nougaro depuis ses débuts. Deux d'entre eux (Vander et Eddy Louiss) très longuement. Seul fil conducteur : ce qui reste de la musique et des amours.
Sur le répertoire de Claude Nougaro, ils s'envolent à la perfection. Leur style est un style complexe qui affecte l'aisance. Les plus grands musiciens de jazz cultivaient ce savoir de perfection planqué sous la joie de jouer. Aujourd'hui, il ne reste que l'aisance ou la performance, mais jamais ensemble. Eux les détiennent toujours. De Cécile à l'interprétation bouleversante de Ô Toulouse, en toute grandiloquence nécessaire, les chansons s'alignent. Pour une oreille formée au jazz, aucun problème. Pour les autres, le défilé se change en piquant jeu de devinettes.
GOÛTEUR DE LANGUE
Nougaro (Toulouse, 1929-2004), boxeur axial, macho du dimanche, voyelles de Toulouse, goûteur de langue, chanteur musicien, a toujours chanté deux regrets : le désir d'être noir ; le regret de n'être pas musicien, de s'en douter, et donc de l'être un peu. Il se sera pas mal noirci. En échange, il est la première vedette à ne pas se comporter en boss de la scène. Il ne joue pas les starlettes d'avant-scène. Il ne réduit jamais au rang de pittoresques tâcherons les modestes savants glorieux qu'on appelle, en variété, les accompagnateurs. Nougaro est de l'époque où les tâcherons sont des prix internationaux ; ils ont crevé sous eux plus de conservatoires, plus de saumâtres pupitres que tous les chanteurs réunis.
Nougaro célèbre ses musiciens. Il s'essaie à jouer avec eux. Il apprend d'eux et il leur donne tout ce qu'il peut. Le jazz, souvent, déboulait dans les récitals de Nougaro avec plus d'ampleur que dans les concerts homologués. Vander l'étincelle, le phrasé si lisible ; Lubat et Trussardi au groove si exact ; plus ce monstre de swing auquel ses inflexions d'orgue Hammond arrachent d'indécidables sourires, Eddy Louiss, délivrent, sur des airs connus, toutes formules, les plus hautes, de ce jazz (le be-bop) venu de Kenny Clarke. Curieusement, chacun a pris des voies souvent singulières : par exemple, Eddy Louiss et sa fanfare funk, ou Lubat et sa compagnie libertaire d'Uzeste (Gironde). Mais pour ces retrouvailles d'évocation, ils jouent à fond, et sont encore seuls à savoir, à pouvoir le faire, dans ce style exigeant où le jazz a croisé la science et la gaieté. Spectacle rare : périme d'un coup mille petits quartets approximatifs, 92 % des trios à la mode (piano-basse-batterie), et tous les aventuriers du swing perdu.
"Ô Toulouse", Théâtre Antoine-Vitez d'Ivry, 1, rue Simon-Dereure, Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne). M° ligne 7, terminus Mairie-d'Ivry. RER, ligne C, gare d'Ivry. Porte d'Ivry ou de Vitry (parking de l'Hôtel-de-Ville). Tél. : 01-49-60-25-02 ou 01-46-70-22-23. Le 1er avril, à 20 h 30. De 6 € à 16 € ou 19 €.
Francis Marmande
Article paru dans l'édition du 01.04.06