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Uzeste, l’art hors les murs

Alain Raynal

C’est justement parce que la Compagnie Lubat résiste contre vents, marées et « crétinisme » électoral pour perpétuer l’esprit qui anime depuis toujours Uzeste musical que la 28e Hestejada de las arts déplacera, du 17 au 21 août prochain, ses quartiers d’été de quelques kilomètres dans les landes girondines. D’Uzeste à Villandraut. « Pour des raisons d’incompatibilité consommée citoyenne, culturelle, intellectuelle et artistique avec la municipalité actuelle d’Uzeste, nous préférons laisser aller à côté respirer la pensée », affiche l’irréductible artiste oeuvrier Bernard Lubat. Cela fait maintenant une trentaine d’années que cette « mine d’art à l’air libre » produit du sensible, toutes manifestations artistiques mêlées. Que l’originalité créatrice de ce festival « raisonne » bien au-delà de toutes les délimitations culturelles ou géographiques. Peu importe pour l’actuelle municipalité d’Uzeste. Elle prend prétexte de la non-normalisation des équipements et des lieux d’accueil pour multiplier les obstacles à la poursuite du festival. Un motif, considère Lubat, dans la ligne ultralibérale « sécurité-salubrité-moralité ». Ce dernier ne conteste pas la nécessité de mettre en sécurité les lieux, mais il ne cesse d’alerter sur l’impossibilité par manque de moyens pour la compagnie de financer elle-même un terrain de camping, des parkings et autres équipements. Le fond de l’histoire et des tracasseries municipales, c’est que « la problématique de l’art vivant dérange la morale élec- torale » de ceux qui estiment que leurs électrices et électeurs n’auraient droit qu’à du divertissement, du « prêt-à-penser », du « facile à voter », du « comme à la télé ». Or, Uzeste musical - vingt-huit années d’actes culturels et créatifs à l’appui -, c’est tout sauf cela.

cinq jours
et cinq nuits

Qu’à cela ne tienne ! À Villandraut, la 28e édition de cette Hestejada, qui veut encore grandir sans pour autant grossir, promet énormément. Les musiciens, les comédiens, les conteurs, les chanteurs, les écrivains, les cinéastes, les poètes, les sculpteurs, les viticulteurs, les artificiers, les botanistes, les philosophes, les syndicalistes... Bref, des amis de toujours et des nouveaux venus (voir ci-dessous) seront au rendez-vous pour inviter le public à de nouvelles aventures transartistiques durant cinq journées et nuits « sauvagement tendres ». Cinq jours et nuits tout au long desquels vont se rencontrer et se confronter diverses formes d’expression du sensible. Avec comme idée force, parmi d’autres de cette édition 2005, la critique de l’individualisme par l’individu. Non pas par le genre artistique ou par l’étiquette, tient à préciser Bernard Lubat - « L’individualisme est la maladie infantile du manque d’individu » - mais par le citoyen, par la (les) personne(s) qui réfléchissent, qui co-élaborent et choisissent de quel match et de quelle joute l’on jouera à cette Hestejada-là.

C’est ainsi qu’à ce jour plusieurs concerts sont d’ores et déjà concoctés et intitulés « Eddy Louiss soli solo duo trio », « Les tiers États généreux des nouvelles musiques contemporaines impro- visées », « Lubathyscaphe-K », la « Nuit d’ici danse » avec « Vive l’Amusique », la nuit transfigurée avec « Spécial Délibération Orchestra 2005 », « L’Abécédaire de la vocalchimie, spécial anniversaire » d’André Minvielle, Jacques Higelin en roue libre... L’aventure musicale, les « Créolisactions », engagée l’an passé entre l’Aquitaine et la Martinique se poursuit avec la présence en résidence de plusieurs artistes martiniquais, dont ceux du quintette Paco Charléry, et la réalisation à venir d’une première mondiale, Chao[s] péra tout monde, entre Fort-de-France, New York, Bordeaux, Paris, Uzeste.

témoignages, débats, hommages, chants

Les paroles et les colères des femmes prendront également le dessus à Villandraut par la présentation de À ce soir, film écrit et réalisé par Laure Duthileul, avec Sophie Marceau ; par celle d’un documentaire de Laurence Thibaut consacré à la représentation de l’action de la femme dans la Résistance ; puis par la projection en avant-première de Femmes précaires, réalisé par Marcel Trillat ; par des chants, des témoignages, des conférences-débats. À travers un récital poïésique, l’auteur Hélène Cixous et le musicien Bernard Lubat se retrouveront dans une nouvelle rencontre artistique. La première s’était déroulée en janvier dernier à Paris, à l’initiative des Amis de l’Humanité, pour rendre un hommage au philosophe Jacques Derrida. Il est à noter que le président d’honneur de cette 28e édition est notre collègue et secrétaire des Amis de l’Humanité, Charles Silvestre. Le réalisateur Pascal Convert et le photographe Hocine Zaourar, aujourd’hui interdit de travail en Algérie, présenteront la Madone de Bentalha. Ce film retrace l’histoire de la photo de Zaourar connue dans le monde entier et représentant la souffrance d’une mère algérienne après le massacre de plus de 400 habitants en 1997 dans une bourgade proche d’Alger. Un hommage particulier par la parole et la musique sera rendu tout au long du festival au poète occitan Bernard Manciet, récemment décédé. Plusieurs de ses oeuvres seront ainsi présentées, dont l’Enterrement à Sabres ou la Ciutat de lua/la Cité de la lLune. Ce poème, déclamé devant plus de 100 000 spectateurs à Bordeaux lors du changement de millénaire, a été composé pour le Bal du nouveau siècle ou le partage du passage, créé par la Compagnie Lubat avec trois cents musiciens.

Assurément, cette année encore, comme les 27 précédentes, Uzeste musical n’apportera pas de réponses, mais soulèvera de nouvelles questions. « L’art pose question, insiste Lubat, pose ses questions, doute, s’expose, risque, alimente le débat, interpelle, convoque, provoque, incite... »

Alain Raynal

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