l'accent des Landes
Poète rebelle et charmeur bougon, diplomate, lettré, agitateur, cosmonaute occitan du futur... Confrontations mélodiques.
Bernard Manciet vient de publier Rachou, livre-CD, hommage à la mort de l'écarteur landais Rachou, tué par une vache en août 2001. Diction précieuse, voix haletante, sombre rumeur du patois de la Haute-Lande : "A mon étonnement, j'avais retrouvé l'accent le plus rude et le plus âpre de ma Grande-Lande." Diplomate né à Sabres, latiniste, lettré, homme des cavernes distingué, poète de la caverne, cosmonaute occitan du futur, Manciet - bien marquer le "t" final - est en suspens sur le temps : "Je n'ai pas d'histoire. Je suis passé à travers. Les gens heureux n'ont pas d'histoire. Disons que je m'en arrange."
Bièvre, renard des landes comme ceux qui filent devant les roues, charmeur bougon ("Je suis de mauvaise humeur"), il joue une partie complexe. La maison est sobre, noyée de verdure comme un camouflage, palombière à action poétique. Ici vit, élucubre et saisit ses humeurs un des poètes paradoxaux les plus considérables.
Face à la fenêtre de son bureau (châtaigniers, chênes, forêt), une table de 40 centimètres sur 50. A côté, le coffre des manuscrits depuis 1938. Pour le reste, un dépouillement singulier, une odeur de noisetier et de légumes, l'éloignement de toutes choses (pas de télé, peu de radio), un contact permanent avec l'univers. Ses poèmes arrachés à la nuit des temps glissent des détails d'actualité parfaitement inattendus. Incitation de fond : l'étonnement provoqué. "Pourquoi la poésie ? Je ne sais pas faire autre chose. J'écris quand j'en ai envie. Je n'ai pas toujours envie d'écrire. Je n'écris bien qu'en colère." Manciet vient de passer deux mois à traduire le Périclès de Shakespeare.
Rencontre de Bernard Lubat en avril 1985 grâce à un voisin de voisin, excellent passeur, Patrick Lavaud : "Voyez ? à 15 ans il était laid comme un pou. Il s'est beaucoup arrangé." Hilarité indécidable. Minaudant ou sibyllin, Manciet joue avec les nerfs et les capacités de l'adversaire. Tenons bon : "Lubat - bien marquer le "t" final -, je le surveille de très près. Nos exercices de diction et piano sont d'une grande tension. Nous nous battons. Nous sommes sur la même langue, la même longueur de respiration. Un soir, à Pessac, nous avons eu une grande réussite d'une demi-heure. Il m'a dit : "On arrête, sinon on va dégringoler"."
Très vite, sous les arbres, petit verre de porto, l'étonnement provoqué n'a plus rien d'étonnant. La confrontation à épisodes du chef de file de la poésie occitane (trente ans de rédaction en chef de la revue Oc et coauteur avec Félix Castan de la Déclaration de Neysac, refusant tout localisme, tout nationalisme, affirmant la prééminence de la littérature) - sa confrontation mélodique avec l'agitateur Lubat - est dans l'ordre des choses.
Manciet sait qu'il est drôle, imperceptiblement. Il exécute gaiement de grands poètes vivants ("Ne le répétez pas, s'il vous plaît, mais enfin, c'est une tisane imbuvable..."), rend hommage à Jude Stefan et à Sartre, fait l'éloge de tous les vins, se souvient du vrai jurançon et de son mariage : "Le vieux curé de Jurançon mettait ses abeilles en saison chez nous, vers la fin de l'été. Il nous remerciait de deux bouteilles à Noël. Cela n'avait rien à voir avec ce que l'on trouve dans les supermarchés. C'est tout petit, vous savez, le Jurançon."
Après quinze ans de carrière (Institut des sciences politiques, Quai d'Orsay), dont dix dans l'Allemagne d'après-guerre ("En 1947, nous avons lancé le premier Parti européen"), il reprend l'entreprise de sa belle-famille : "Cent dix ouvriers. C'était toute une affaire. Je me suis marié en queue-de-pie. Ma mère portait une robe resplendissante." Après quoi, il décrit l'allure de sa belle-mère : mais, enfin, puisqu'on n'a pas répété les noms et jugements touchant aux poètes actuels, restons discrets avec les morts.
Aurait-il été espion ? "Non, mais j'en ai connu beaucoup. C'est qu'on ne met pas facilement un Gascon en cage." Serait-il Gascon ? "Mais je suis la Gascogne !" Il dit avoir été heureux au Brésil, malheureux dans l'entreprise : "Les usines s'entre-tuaient, on perdait des sous. Ils allaient vraiment jusqu'à l'assassinat, vous savez. Ce n'est pas mon style du tout. Je ne me sens pas assassin, ni voleur, ni menteur." Enfin, menteur, on discute un peu : "Pour les pieux mensonges, seulement. Il est indispensable de garder des secrets. On doit dire, mais on ne doit pas tout dire, me disait un confesseur. D'ailleurs, rappelez-vous : quand Pilate a demandé à Jésus ce qu'est la vérité, celui-ci s'est tu."
Il lit Lucrèce, préfère les poèmes de Frédéric II à ceux de Voltaire ("Oui ! Candide, vous avez raison, c'est buvable..."), ne voit en France de poésie que chez les grands prosateurs, Chateaubriand, Bossuet, aime bien "dire des méchancetés. Dans l'enfance, j'étais entouré de beaucoup de femmes, les hommes étaient morts à la guerre. Ça parle. C'est une école de méchanceté. A 11 ans, j'ai appris Athalie par cœur sur ordre d'une grand-tante, pour former mon style. On parlait gascon, français et latin. On suppose que la famille de ma mère, les Haza, vient de Cordoue. Un poète arabe, Bennis, m'a traduit. Il y a là un ton de distinction tellement remarquable. Peut-être est-ce quelque lien avec ce moment de civilisation juive arabo-andalouse. Après tout, comme à Cordoue, on peut entendre au couvent de Bourricos, pas loin d'ici, une cithare dont joue un moine."
Manciet du bout des lèvres : il enfile des bribes, des souvenirs, de minuscules perles d'érudition, on dirait la Nani en train de broder le costume d'un torero : "Je suis une vraie brocante, vous savez. L'autre soir, à Paris, je murmure "Je crains Dieu, chez Abner, etc.". Une dame me dit, je vous jure, ne le répétez pas, elle est connue : "Tiens, c'est joli, de qui est-ce ? - Mais c'est dans Athalie, madame ! - Ah ! fait-elle, j'ignorais que Jacques avait écrit cela"."
Avant de rejoindre l'armée, se battre, il marche de Paris à Sabres. C'est juin 1944. Un peloton allemand le prend pour un résistant. Le met en joue. Il se lève et fait détaler un lièvre : "Ils ont tiré le lièvre. Le bonheur tient à des riens." Etre à soi seul la Gascogne dans une palombière, c'est demander, résister ou s'opposer ? "Nous ne demandons rien, mais nous opposons à une politique qui veut mettre de l'ombre, une politique d'harmonie. La prussianisation de l'Europe ne va pas gagner la partie. Ils vont nous empêcher de chasser, de manger des pigeons, de faire des courses de taureaux, mais encore ?" Que peuvent- "ils" contre la lumière des Landes et l'écriture de la voix ?
Francis Marmande
article paru dans Le Monde, édition du 25.08.02
Les oeuvres de Manciet sont à la
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la mémoire des images
est un entêté
la tradition des peintres primitifs
prouve qu'on peut pousser les murs
le parler noir
C'est une langue magnifique
travaille sur des sub-basses
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