uzeste.org • site web d'expression poïélitique de la Compagnie Lubat de Gasconha


 uzeste musical visage village des arts à l'œuvre

 

La malouïr

Malformation auditive, conséquence d’un malentendu voulu entretenu : le contrôle dressage codage formatage des cerveaux humains - des goûts et des colères - par les oreilles !

Malentendu de la maldonne la malbouge la malauxautres

Petit à petit, irradié d’ondes invisiblement pures, le sujet est progressivement rendu sourd à lui-même. Il devient objet. De récepteur il devient réceptacle, puis, rapidement outre, barrique, citerne, caverne, il perd sa capacité d’émetteur, cuve son trop plein de vide sans fin. Il devient contenant, vampirisé de contenu, en continu : il vampirise…

Aujourd’hui, on ne tire plus les oreilles des enfants, aujourd’hui le géant, par les oreilles, tient les enfants, petits et grands. Ni vu ni connu que je t’embrouille (l’écoute), le message est sage et clair et blanc, parle pour nous, nous débarrasse de nous, nous hypnotise, nous serine à grands coups de seringue « audio-subliminable » : ne vous entendez plus, ne vous écoutez plus, ne vous découvrez plus, ne vous doutez plus, soyez certains, achetez plutôt plus, consommez avant d’être consommés !

Terre an 2000, stratégie ourdie à l’ouïe, radioactive 24h sur 24h

Credo de la nouvelle religion universelle commerciale mondiale

Théologie : Rendre enfin le monde définitivement sourd à lui-même

Passif, muet, homogène, ignorant, non pensant, non pratiquant - croyant consommant consonant client !

Sourd à ses particularismes locaux, à ses identités culturelles plurielles existentielles, à ses différentiels référencés, à ses mémoires en marche, à ses espérances en transparence. Faire taire le monde ! générer gérer le manque et ainsi fournir fourguer la came !

Catéchèse : hyperproductivité ultra libéraliste méga industrielle

Inter-planétaire, sans merci ni répit, sans freins ni lois, la bourse ou la vie.

Evangélisation : Bombardement irradiant tonitruant permanent de macdo pub achat music unique coca télé radioactive, rythmique unique, sono unique.

Eucharistie : Ravalement des couleuvres (coule œuvre)

Effets secondaires primaires recherchés : cache misère, culpabilisation consolation désidentification, fascination, désujétisation, objetisation, toxiconolisation, castration des goûts et des couleurs

Totalitarisation des dégoûts et des couleuvres

décitoyennisation rampante gluante massive

Histoire d’incultes et marchands du temple :

Curés publicistes hommes sandwichs sans états d’âme

Prêtres sur gage bien dégagés derrière les oreilles

Evêques boursicoteurs bourrés d’oseille et à la clef

Archevêques en stock option communication

Cardinaux enchanteurs entubeurs enchantés

Papes soupapes de la lutte finance finale

Vite ! désenchantons les enchanteurs

Laissons pousser les oreilles petites merveilles

Vite ! travaillons à l’avènement de la classe œuvrière

Uzeste Musical / Cie Lubat de Gasconha

Visage village des Arts à l’œuvre

Epicentre du monde local de résistance à la malouïr

Découvrir le plaisir de découvrir.

Bernard Lubat

Compagnie Lubat de Gasconha

compagnie transartistique de divagation

Entretien avec Bernard Lubat, fondateur de la Compagnie Lubat de Gasconha et du Festival d’Uzeste Musical

Sur le retour à Uzeste, village natal ?

"C'était en 1978. Pendant dix ans, j'avais fait le requin de studio, à enregistrer absolument tout et n'importe quoi, du matin au soir, des nuits entières, l'overdose...

Alors Uzeste m'a rappelé à mes affaires. Là j'ai tout recommencé. Jusqu'alors j'étais un musicien distingué, mais pas vraiment entier. Toutes les étapes de la révolution jazzistique, tous les bouleversements de la musique contemporaine, à Uzeste j'ai décidé de les refaire à ma façon, de les réinventer, de les retraverser.

Je me suis dit que je ne pouvais pas être l'apparatchik d'une révolution que je n'avais pas commise. Donc j'ai entrepris ma propre révolution, même si elle n'était que communale.

J'avais connu une époque, au milieu des années 60, à Paris, où la musique était en gestation continuelle. Le bop était encore vigoureux, le free venait foutre la merde et au milieu de tout ça, la musique contemporaine proposait des directions enthousiasmantes (Luciano Berio rappliquait, Portal jouait avec Globokar) : un joyeux merdier très stimulant. Les gens n'étaient pas encore dans la représentation d'eux-mêmes. Chaque soir, c'était des abstractions lyriques, lubriques, iniques, c'était une espèce de mauvaise foi, de mauvaise humeur, de fatigues permanentes - les mecs jouaient tout le temps deux mois, trois mois, ils étaient dans un état de délabrement avancé mais simultanément ils généraient une vraie force de survie, ils éprouvaient un sentiment fort d'altérité et c'est là que se fabriquait une partie essentielle de l'histoire du jazz. C'est cet état d'esprit que j'ai cherché à retrouver à Uzeste. "

Uzeste, laboratoire esthétique et politique ?

"J'ai éprouvé le besoin de créer la Hestejada dé Las Arts, les Manifestivités d'Uzeste Musical c'est toute l'année (hiver, printemps, été), les Assises de la Mémoire en Marche, les Imaginactions Educactives (ateliers stages transartistiques ) dans ce village qui est le paradoxe de la ringardise. Plus rien ne peut se passer dans cette campagne qui est en friche totale, alors que la ville est en éruction féroce. Et la source d'Uzeste, ce sont les artistes. Ça n'existerait peut-être plus s'il n'y avait pas eu Michel Portal, Patrick Auzier, Claude Nougaro, André Minvielle, Laure Duthilleul, Marc Perrone, Archie Shepp, Bernard Manciet, Félix-Marcel Castan, André Benedetto et tant d'autres...

Je voulais provoquer les uns et les autres, continuer par là à tenter de devenir artiste! Pour suivre Deleuze.

Uzeste, c'est un concept, c'est un ensemble de concepts, une constellation, une mise en réseau, en marche, c'est de la résonance. C'est ma façon de réintroduire du sens, du signifiant, de l'humanité.

Avec nos oreilles, nous, artistes, invitons le public à laisser pousser les oreilles. C'est ma contribution à l'histoire de l'art musical. De toute façon, le public a de l'avance sur nous. Sa principale qualité et expression est d'être disponible, à l'écoute. La bagarre, c'est de le faire venir, d'organiser la rencontre. Mais quand il est là, il est capable de tout. Il faut aller le chercher dans son authenticité, lui créer des lieux où il y ait de la hauteur, de la nuance, de la sensibilité, de la profondeur, du vrai.

Pourquoi un jour un village ne pourrait-il pas avoir la prétention, par sa pertinence, par son insistance, son engagement, son implication, ses résonances esthétiques, sa durée, d'avoir la parole qui porte au-delà de ses petites limites. C'est notre utopie du Visage Village des arts à l’œuvre. Une sorte de village Medicis, où l'on traite tous les problèmes que la pratique et le terrain nous ont révélés."

Une musique avec l'inconnu comme seul horizon ?

"A la Compagnie Lubat, on aime bien s'engager dans ce qu'à priori on ne sait pas faire, histoire de se confronter à la responsabilité de notre liberté totale. Je crois à l'obstacle comme lieu de passage.

Tout ce que je ne sais pas faire, je l'affronte, du piano au rap, de la poésie à la batterie, en passant par la comédie - je m'y coltine, j'improvise et j'atteins à la quintessence du jazz.

Vivre dans l'improvisation, c'est ça: cultiver un état de danger qui te donne des ressources insoupçonnées.

S'il m'arrivait un jour de croire à un genre, j'ai l'impression que je ne serais plus capable de progresser ! Je suis un 'insitu-actionniste'.

C'est extrêmement ludique et jouissif d'être, en face de l'autre, un autre, qu'on ne connaît pas. J'aime dans l'instant du jeu qu'on se surprenne dans des régions qui nous surprennent, je veux dire : pas dans nos habitudes de la surprise. J'aime qu'on se dise ce qu'on n'avait pas prévu de se dire, et ça sur à peu près n'importe quoi. Cet endroit insituable, il est très précieux, parce que c'est là qu'on apprend.

C'est quand on ne sait pas, quand son ego n'est plus d'aucun secours, quand il y a simplement ce qui se passe, que l'on se perd et que l'on trouve. Attention, ça n'a rien à voir avec une quelconque mystique, c'est juste une affaire d'oreille.

Moi je ne suis pas croyant, je suis pratiquant. Je ne crois en rien, même pas en la musique, même pas en l'art - mais je pratique. Je pratique mes contradictions. Je n'ai aucune idéologie à vendre ou à expliquer, je n'ai que mes pratiques à proposer. Et cette façon de se mettre en résonance, ce n'est pas que de la générosité et de la convivialité: c'est aussi de la cruauté, de la crudité - parce que, pour y parvenir, il faut à un moment échapper à sa propre image, à sa propre dictature, évacuer la peur du genre 'Qu'est-ce qu'on va penser de moi ?'.

Il faut échapper à la vanité ordinaire. Bien se mettre dans le crâne que la musique ce n'est pas de la représentation ni de l'autocélébration. C'est pour ça qu'il faut continuer de ne pas savoir.

Entre ignorance et connaissance, il faut laisser les portes ouvertes.

La connaissance, si ça ne sert pas à se propulser dans l'ignorance, c'est du capitalisme, tout simplement. Alors tu grossis, tu fous tes capitaux à la banque, tu fais carrière et tu 'sais'. Moi je préfère continuer d'improviser ma vie, d'aller à la rencontre de ce qui m'arrive. Je n'ai pas d'autre issue: Je n'ai pas 'ma' musique, je n'ai pas 'mon' œuvre, tout reste à faire...".

La sortie d'un enregistrement de piano solo ?

"Depuis quelque temps, je me suis replongé dans l'instrument, comme si sur ce clavier je pouvais me ramasser, ramasser tous mes détritus, tous mes déchets. Là je me suis convoqué au piano - c'est un disque d'art et déchets en quelque sorte.

Depuis toujours, je suis partagé entre la musique afro-américaine et la musique 'à crans européenne', je suis dans cette schizofrénétique et je n'arrive pas à m'en sortir. Je me sens dans une conjonction coupable et égalitaire entre ces deux mondes. Ce n'est pas l'un contre l'autre, c'est l'un dans l'autre.

Parce que le piano, c'est aussi le tambour, c'est aussi le rythme, je l'entends comme ça surtout dans la solitude. Au départ, j'ai les tambours et puis dessus viennent se greffer toutes les impressions de la musique dite savante, de Bach à Schoenberg, toutes ces portes à ouvrir - il y a un côté 'couloir de la muerte', avec à chaque fois que tu pointes ton nez, un monde fascinant qui te saute à la gueule et dont il faut savoir te préserver tout en y piochant ce qui te convient.

Chaque fois que je joue maintenant, il y a tous ces fantômes, ils sont là dans la pièce, ils boivent des coups, ils m'écoutent un peu, ils rigolent. C'est ma façon de vivre avec eux, parce que tout ce qu'ils m'ont donné est toujours extrêmement vivant en moi. Quand tu te trouves assis à deux mètres de Bud Powell pendant des mois, tu en apprends plus que dans tous les cours d'harmonie de n'importe quel conservatoire. Tu vois un mec qui n'y arrive pas, qui a un mal fou à articuler les doigts, qui balance ses accords toujours sur le fil et qui, à l'arrivée, invente une musique sublime, d'avant la musique".

(entretien paru dans Les Inrockuptibles, 25/8/1999)

Lubat délibère la musique

Vous indiquez volontiers en exergue à votre spectacle : « C'est par où ? C'est par l'art. » D'accord mais c'est quand qu'on va où ?

Bernard Lubat. Eh oui ! Ce sont les solutions qui posent problème. En art comme ailleurs. Et comme l'art, c'est ailleurs, l'ailleurs, c'est par où ? C'est par l'art. Comment faire pour ne plus réciter ? Il vaudrait mieux inventer ce qu'on pense. Comme disait mon grand-père : « Au lieu de prévoir le pire, il vaudrait mieux improviser. » Seulement voilà, improviser ça fait mauvais genre. Cela sous-entend que l'on pourrait dire la vérité par inadvertance. Et donc, on n'improvise pas. On récite ce que l'on nous a appris : l'éducation.

La vôtre est passée par le Conservatoire, mais elle s'est vite déroutée dans les chemins de traverse ?

BL. Mon éducation a été éduquante, en ce qu'elle a été vivante. Par chance, par hasard et sans hasard, j'ai été éduqué par la vie que j'ai pu mener. Il me semble que la partition que l'on a à lire, c'est soi-même. Se déchiffrer, c'est se défricher. Vivre une vie improvisée. Sinon, c'est la marche à suivre. Peut-être Marx a-t-il dit sans qu'on le sache : « Qui m'aime se suive. » Et donc, étudier, apprendre, découvrir, découvrir le plaisir de découvrir... Il y a un os dans cette phrase, c'est le mot « plaisir ».

L'os de Dionysos ? Le plaisir à partager sur une scène ? Comment vous y prenez-vous ?

BL. Le plaisir, ce n'est jamais l'heure. Le problème, c'est celui de la représentation, non pas me donner en représentation mais chercher et partager dans une rencontre avec les auditeurs. Et, de cette manière, explorer le problème de la représentation. C'est sans doute politique. Regardez les élus. On dit aujourd'hui qu'ils ne seraient plus « présentables ». Pour se présenter aux élections il faut donc être présentable et si on dit ce que l'on pense, on a aucune chance d'être élu, du moins dans ce système au sens non seulement du système électoral mais celui de la pensée philosophique générale.

C'est la même chose en art. Le Pen a déclaré : « Il faut aider la création artistique à condition qu'elle soit dans le goût du public. » Lorsque je cite cela sur scène et que j'en demande la provenance, personne n'ose se risquer à seulement imaginer d'où ça vient.

A défaut de solutions, vous proposeriez plutôt des pistes de recherche ?

BL. Cela vaut mieux que de pleurer sur des solutions perdues et donc obsolètes, comme d'ailleurs toutes les solutions. Elles ne sont valables que dans la mesure où elles nous laissent patienter jusqu'à la prochaine question. Et la question c'est l'être, l'individu, l'être pensant, l'animal politique. L'existence en un mot. Aujourd'hui on pourrait dire l'ex-sistence, comme si on allait vers ne plus exister. On nous dit : « Ne vous donnez plus ce mal, achetez-le. » Alors où trouver le sens de l'art, du gratuit, du désintéressé dans cette époque ?

C'est très difficile de se frayer un chemin aventureux dans un monde mercantile. Le cynique aujourd'hui est branché. C'est « celui qui sait le prix de toutes choses sans en connaître la valeur. »

Qu'est ce que la gratuité ? Un terme qui s'opposerait strictement au monde marchand ?

BL. Non. Il ne s'agit pas de remplacer le monde marchand mais de créer des intervalles, de déplacer les frontières. Dans les actes gratuits que l'on commet chaque jour - ils sont nombreux et c'est heureux - on se transforme et on transforme sa relation aux autres. Jusque-là ce n'est pas chiffrable mais cela devient quantifiable. Gratuit, ce pourrait être se présenter aux élections avec des arguments... et voilà. Et on fait trois et demi pour cent. Mais c'est peut-être plus vrai qu'une époque où nous croyions que nous étions vingt pour cent. Je me pose la question ?

(Silence durable et partagé - NDLR.)

Alors comment faire pour rentrer dans un monde qui parvienne à mettre à sa juste place le champ de l'éducation, en amont de celui de l'infirmerie ? Cela oblige à affronter des préjugés et une culture ancestrale. Enorme !

En ce qui vous concerne, cette confrontation n'est pas nouvelle ?

BL. Je suis artiste depuis longtemps, ou plus exactement, j'apprends à l'être. Parce qu'on ne l'est pas, on tente de le devenir. C'est un peu comme lorsque j'entends « je suis communiste ». Cela sonne un peu comme un vœu pieux. On devrait, je devrais dire : « Je tente de le devenir, je travaille à l'être. » La représentation aujourd'hui, c'est une calamité. C'est être ou ne paraître. L'insoutenable légèreté du paître. Nous devenons tous des zozophages à pattes dans des pâturages... heu...

Bouseux ?

BL. Oui. Enfin, il n'y a même plus de pavés au-dessus de la plage. Je vis avec des enfants puisque, à Uzeste, on travaille avec eux. Nous sommes en train d'organiser l'Ecole musicale du rythme et de l'improvisation et une Ecole théâtrale de l'écrire à dire. Avec les enfants on voit bien la différence entre les besoins et les désirs. Ils ont des désirs entiers, des réflexes, des espoirs. Après, on les éduque, on les dresse, on les phagocyte, et là ils entrent dans le besoin. On appelle cela la civilisation et on est très arrogant, on se sent très supérieur aux autres civilisations de la planète.

Uzeste, ce petit coin du globe, serait un lieu de rayonnement sur le monde ?

BL. Uzeste est un enracinement de zones d'envol. Nous sommes tous le centre du monde. C'est cela que nous devons apprendre. Il me semble que l'art, la création artistique ont un rôle très important à jouer. Les enfants jouent. J'ai l'impression qu'en devenant adultes, on ne se rend plus compte que l'on joue sans le savoir une pièce de théâtre qui ne nous convient pas du tout. Alors nous sommes joués.

C'est pour cela que vous apportez des jouets sur scène ?

BL. Oui. J'ai commencé à en mettre dans mes poches. Je vais les chercher dans tous les bazars du quartier. Des jouets de rien du tout dont j'use sur scène pour relativiser, aiguiser, paradoxer, me moquer, et surtout faire de la musique. Avec tout ce qui bouge, tout ce qui résonne. Il n'y pas d'instruments plus nobles que les autres. On peut jouer du piano et « avec » un piano. On peut jouer avec une chanson d'il y a un siècle ou une musique qui n'existe pas encore, qui n'est pas encore identifiée comme telle.

Solo, Soli, Saga, c'est être apparemment seul sur scène mais n'êtes-vous pas en compagnie de plein de monde, d'histoire, le tout au pluriel ?

BL. Je suis pluriel. Je suis plusieurs sur le coup. Personne n'est d'un seul coup. Nous sommes tous multicolores, arc-en-ciel. Nous sommes tous faits de ce que nous savons et surtout de ce que nous ignorons. C'est un réservoir inépuisable. Comment laisser des portes ouvertes entre ses connaissances et son ignorance pour créer des courants d'air ? Comment laisser passer de l'imagination, du plaisir ? Je découvre, je me découvre. Les auditeurs-spectateurs se découvrent, résistent ou adhèrent. Peu importe. Cela dépend des minutes, des secondes. Au-delà des frontières, il y a des espaces à explorer, interpréter. Tout est impossible, rien n'est obligatoire.

Dans la réalité, les frontières représentent la domination, le contrôle, la rétention. C'est complètement psychopathétique. Cela crée un monde constipé alors que pour l'artiste conséquent que j'essaie d'être, il s'agit de faire chier le monde. J'essaie de trouver avec le public une posture qui serait une compost-cure avec nos cultures, nos bagages. Soudain, on se mettrait dans un état où nos certitudes deviendraient inutiles. On serait convoqué au doute, et donc à l'incertain, et donc à l'espoir. C'est à contretemps et à contre-pied de ceux d'en haut qui disent à ceux d'en bas : « On va vous rassurer. » C'est sûr qu'ils ont intérêt à faire croire qu'ils savent mieux. Intérêts, au pluriel.

Est-ce pour convoquer au doute que le musicien que vous êtes invite sur scènes les mots et les gestes ?

BL. La musique des mots fait appel à celle de la pensée, de la répartie, à celle du geste. Chacun peut exprimer des choses qu'il ne savait pas pouvoir expulser de lui-même. C'est cela l'expression artistique : sortir du carcan de soi. La société a changé. Il faut inventer de nouveaux modes de dialogues, des mots nouveaux qui parlent de nos maux. Ceux qui savent mieux que d'autres devraient mieux que d'autres donner l'exemple de leur ignorance.

Je ne peux pas me contenter d'entrer en scène et faire étalage de ce que j'ai capitalisé de savoirs et de savoir-faire. Je m'en sers comme starting-block pour me propulser là où ce n'est pas sûr, pas clair. Pour marcher à côté de mes pompes, parce que nos pompes sont trop souvent téléguidées vers nos habitudes, qui ne sont pas toutes bonnes. C'est de la politique. J'appelle cela de la « poïélitique » pour appeler les mots autrement.

Entrer dans l'arène plutôt que dans la carrière ?

BL. Cet état d'esprit met en péril le cliché établi de la carrière. Cela pose la question de l'œuvre. Pas celle de l'œuvre d'art mais de l'art à l'œuvre. A Uzeste on dit : « Transformer le souci en souci de la transformation. »

Nous ne sommes pas croyants mais pratiquants. Je tente, dans ce théâtre, de lutter contre le croire, me propulser dans le faire. Je mets des mots dans la musique pour susciter des pratiques trans-artistiques, multi-pluri-indisciplinaires, naïves et non étanches.

(Bernard Lubat impulse doucement un rythme sur les accoudoirs de son fauteuil.)
Je tente une culture de l'impossible. Un commencement. Pour le dire à la Lacan, un « comment se ment ? » Debussy affirmait : « La musique est le plus beau des mensonges. » J'ai envie de paraphraser : « l'Art est le plus vrai des mensonges. »

Entretien réalisé par Dominique Widemann, paru dans L’Humanité du 14 juin 2002.

 uzeste.org site web d'expression poïélitique de la Compagnie Lubat de Gasconha plan du site | imprimer