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ALAVAÉ de printemps... 2005
Littérature…
Hervé Guibert nous livre sept extraits de ses sept premiers livres. Sa voix surprend : elle lisse, rectiligne comme détachée, absente et en même temps étonnamment présente et plaisante. Déterminée. Les textes choisis sont d’une grande beauté, notamment le premier, narrant un moment de la vie familiale de l’auteur. De retour chez ses parents le temps d’un week-end, celui-ci décide de saisir le charme de sa mère en la photographiant. La pose est minutieusement décrite, avec émotion. Le temps est suspendu. Une fois le cliché pris, le charme rompu, Hervé Guibert se rend compte de son oubli : il manque la pellicule à l’appareil photographique… L’entretien qui suit les lectures nous apprend le cheminement littéraire de Guibert et l’oscillation de son écriture entre autobiographie et autofiction. Passionnant.G.B.
Julien, de retour d’un voyage dont on ne sait presque rien, est attendu à la gare par Romain, son ami. Julien lui demande de le mener en voiture au bord de la mer. Le trajet semble long. Son regard est implorant. Au fil des kilomètres enchaînés, Julien nous livre lentement le pan de la mémoire qu’il vient de retrouver en se rendant, seul, à la maison familiale posée au bord de l’eau qui les accueillaient, lui et ses cousins, au moment des vacances d’été. La parfaite entente avec Sylvain, puis l’arrivée agaçante de Clément qui pourtant devient peu à peu son meilleur ami. Les histoires qu’ils se racontaient, les secrets qu’ils partageaient, sont dits très joliment, sans l’humidité et les soupirs nostalgiques qui caractérisent souvent ce type de réminiscences. Beaucoup de délicatesse et de silences. Un livre qui laisse l’agréable impression d’avoir partagé un souvenir vrai et dense, livré intact, sans manières ni broderies.G.B.
Je ne vous dirai pas grand’chose de l’intrigue, sinon que son « héros » est un jeune homme de dix-sept ans, né et vivant à Oxford, qui occupe ses vacances d’été en travaillant comme électricien et homme de main pour une entreprise de spectacle. À l’occasion d’une soirée dans un collège huppé, il croise le chemin, les blanches épaules et le regard effrayé de Jenny. Il l’aimera, c’est sûr. Il l’aime déjà. Passablement perturbé par cette révélation, Chris ira de désorientations en manipulations, qui le mèneront tout droit à la catastrophe… et à la mort pour celle qu’il voulait protéger. « Un roman d’éducation à la beauté tragique » nous dit l’éditeur. Si l’éducation est l’apprentissage du mensonge… Car l’histoire de Chris s’apparente à celle d’une marionnette dont les manipulateurs se succèdent pour en tirer les ficelles, la plus solide étant celle qui consiste à utiliser contre lui ses propres idéaux. Et pour ce qui est du tragique, attendez la dernière ligne de la dernière page pour en mesurer toute l’ampleur. On savait Pullman peu versé dans le « happy end » (et c’est une des qualités indéniables d’À la croisée des mondes), mais il atteint ici une sorte de sommet ironique et désespérant à côté duquel la mort « conjointe » de Roméo et Juliette (la pièce est évoquée dans le roman) est presque rassurante…Pour ce qui est du style, la maîtrise est totale, aucune affèterie, le langage employé est plutôt plus simple que dans la Trilogie, la construction en trois parties (trois actes qui mènent crescendo vers le drame annoncé à la première ligne) impeccable.C.C.
Hors-cadre…
Une figure positivement mondaine, disparue en septembre 2004. Sa plume est souple et élégante. Son style à la fois raffiné et très convenu, brillant et bêtement corseté. La langue est affûtée, bien sûr, d’un registre délicieusement désuet et faussement désabusé. Comme ceux de son rang et de son temps, Guy d’Arcangues prend la pose par plaisir de plaire sans toutefois être dupe de son jeu. Quelques bons mots féroces et stupides : « Il en va des femmes comme des couchers de soleil ; on s’extasie, puis la nuit tombe vite » ou encore « La poésie, c’est comme les bougies, ça use les yeux mais ça n’éclaire pas ». Et au milieu des salves de flèches décochées par une langue gracieuse et sentencieuse, primesautière et superficiellement écervelée, des mots plus profonds, qui disent la lucidité et la souffrance : « On ne crie pas de douleur, une douleur crie toute seule, avec une voix qui nous est étrangère. Il arrive même parfois que, surpris, on cesse un instant de souffrir pour l’écouter ». Pollens-Mémoire est un ouvrage sur une langue fanée, hantée par le souci de faire mouche et de dire, avec une légèreté qui les rende audibles à tous, les sentiments qui écrasent un cœur de la façon peu courtoise qu’a la pierre de peser sur ce sur quoi elle choit.G.B.
CD…
Un voyage aux rythmes du fleuve Sénégal, de la flûte peul d’Isa Diao et du haubois de Christian Paboeuf. Dans ce périple tour à tour rêveur ou tumultueux, les escales ont pour titre « Dakor Dakar », « Mamboo » ou « Vendredi dit »… Et la dernière halte « Lo Peugue » fait écho aux vagues de l’océan, enregistrées à Galouney.« Noces de pas, noces de patience. De sable, d’oubli. Aller ainsi, sans savoir. Nous sommes rentrés, sans nous arrêter, sans nous dévêtir très avant dans les nuages, les écumes, les gerbes de la mer… » Ces quelques mots de Bernard Manciet (extraits de « Un hiver »), placés en exergue du disque sont plus qu’une simple citation, ils traduisent de belle manière « l’esprit nomade » et amoureux qui traverse le CD.
Jeunesse…
Voilà un roman palpitant, riche de moult rebondissements, de plusieurs morts (vraies ou fausses…), et porté par des personnages – comme toujours chez Moka – très bien dessinés (les deux jeunes héros, bien sûr mais aussi des “ rôles secondaires ” savoureux (mention spéciale à Vatrena la copine de la mère des enfants, et au pompier émotif qui recueille Mojette, le « chat de bot ». Moka embarque (!) les lecteurs dans une éprouvante Nuit du chasseur poitevine, avec une vieille maraîchine dans le rôle de Lilian Gish, un chat plutôt qu’une poupée et le marais, les inondations, la crue de l’Autise et une tempête océane en lieux et places des méandres du fleuve Ohio. L’hommage au film de Charles Laughton (adapté d’un roman de Davis Grubb) est évident dès la couverture (quasi reproduction d’un photogramme du film) et assez réjouissant, on « voit » Mitchum dans le rôle du poursuiveur (un grand manteau, un chapeau, pas de pitié), à ceci près que la religion n’y joue pas le même rôle. Bien sûr, le jeune lecteur n’a pas besoin de ces références pour apprécier l’histoire, mais l’on pourrait projeter le film aux plus grands (à partir onze ans).La présence très sensible des éléments et l’inscription des aventures dans le décor du marais est très réussie (un peu trop peut-être : on sourit parfois à ce marais poitevin auquel ne manque pas un peuplier blanc, pas un oiseau, pas une loutre, pas une goutte d’eau…), avec un supplément de plaisir lié au vocabulaire imagé du patois poitevin : la plate, la pigouille, le batai, le trainou, la maraîchine, bot, contrebot, et autre mojettes.
PS : Les fans de Moka pourront trouver à la bibliothèque de la MMM, un portrait de Moka par elle-même, publié par l’École des loisirs dans la série « Mon écrivain préféré ». L’auteure y livre autant de clefs que d’énigmes à son œuvre (elle y évoque notamment ses croyances et l’omniprésence de l’eau dans ses écrits… qui atteint ici une sorte de record !).
Sam vient de mourir. À Paris, sa fille et sa petite-fille de quinze ans vident son appartement. La dame de l’agence se fait attendre… Dans le froid (le chauffage est déjà coupé), au milieu de ces quelques mètres carrés qui furent son intimité, les deux femmes tâtonnent pour dénouer les fils d’une filiation hésitante… Le livre est la trace de ce dialogue, mais nous n’entendons que les mots de la mère, les réponses de l’adolescente sont seulement suggérées. On la devine incrédule devant la quête nostalgique de sa mère. Le roman (d’inspiration autobiographique) est donc le récit mi-réel mi-rêvé de la vie de Sam, fils d’immmigrés juifs ashkénazes, depuis son arrivée tout bébé à Ellis Island (« l’île des larmes ») en 1920, puis sa vie aux États-Unis, à Paris, à Toulouse, un parcours d’éternel voyageur, d’intellectuel anticonformiste, et de « père inadéquat » (de l’aveu même de la narratrice).Le texte n’est pas dénué d’humour («J’abuse tu trouves ? Tu crois que je te fais le coup de Yddish Cosette chez l’Oncle Sam ? »), le dialogue est vivant (on se prend au jeu d’imaginer les réponses de la fille). Cette mère qui s’en défend finit par nous toucher dans sa recherche du père. Sa quête est à la fois extraordinaire (par les origines de Sam, son parcours, son refus du trivial) et terriblement commune : quel enfant peut affirmer vraiment connaître ses parents ? Publié précédemment dans la collection « La brune » Sam Story est réédité en DoAdo et c’est une belle initiative. Doucement, presque paradoxalement, le récit se fait plus universel à mesure que l’histoire est plus précise. « Connaître ses origines, d’où viennent ses grands-parents, ses arrières grands-parents, est-ce vraiment important ? » : si l’on doute un peu de la réponse à apporter à cette question inscrite en 4e de couverture, on dispose au moins, en refermant le livre, de quelques pistes sensibles, à suivre pour se construire.
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