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la Maison de la Mémoire en Marche, diffusion d’écrits subversifs
discours de (ré)ouverture de la Maison de la Mémoire en Marche

Bernard Lubat

Je suis né dans ce village où à l'époque, il n'était pas question qu'il y eût jamais une librairie, encore moins une bibliothèque. La Maison de la mémoire en marche c'est de l'éducation, un lieu de vie. Cela pose problème et tant mieux. Cela encourage à réfléchir, à penser. D'un autre côté c'est assez douloureux que cela puisse poser problème parce que l'on entre dans des configurations, que dis-je, des conjurations, psycho-politiques infantilisantes. Je suis content de voir que notre fraîchement élue conseillère générale du canton est là. Je l'en remercie. Cela montre aussi qu'il n'y a personne pour représenter la mairie d'Uzeste.

Si la littérature et la poésie ont un sens, c'est celui de "guerriers de l'imaginaire" face à ce mépris, face à ce qui n'est même plus de l'inculture mais de la vergogne. C'est ainsi pour des raisons psycho-politiques, indépassables, surtout au moment où se pose la question de la place de l'art dans la société contemporaine. Encore une fois, cela m'encourage à être pénible, excessif. C'est une injure, le dernier degré de la vergogne. J'essaie de trouver des mots qui ne soient pas blessants, pour moi qui les dis. Mais c'est aussi la représentation d'un état dépolitisé, décitoyennisé de la population locale, et peut-être même nationale et européenne.

Je pense que nous avons raison d'avoir tort d'ouvrir ce lieu, pour justement nous battre contre le misérabilisme, le crétinisme, le couillonalisme. Je sais ce qu'est la castration, vous savez les ciseaux qui coupent les désirs : n'ayez pas de désirs, restez sobres. C'est très étrange. Le fait d¹ouvrir une librairie et une bibliothèque alors que nous sommes la société civile, que nous ne sommes pas élus, pose des problèmes à la classe politique qui s'estime, elle, responsable d¹apporter la culture et l'éducation pour tous.

Quand cela vient de la société civile, la classe politique ne comprend pas. Il faudrait qu'elle commence à comprendre que les élus ne sont pas que nos représentants, ce sont nos co-élaborants.
Je ne m'attendais pas à des miracles vis-à-vis de cette journée et de la représentation d'une mairie qui brille par son absence. Mais vraiment, comme dans le texte de Manciet, ce silence est fracassant. Ce silence qui veut fracasser les intentions, qu'elles soient louables ou coupables, peu importe, s'appelle la castration.
J'en reparlerai. Forcément.
On sera bien obligé de se confronter. Et comme on ne peut pas le faire en direct, on le fera par presse interposée. Il faudra bien continuer à se battre.

Ici depuis vingt-cinq ans, tout s'est fait par les désirs plus que par les besoins. On nous a dit qu'il n'y avait pas besoin d'une librairie ici. C'est le désir de certains, un désir d'art, de chercheurs d'art qui la créée. Et l'on sent bien qu'ils sont à peine tolérables, qu'il n'y a pas de place dans la société locale pour eux. Et cela va encore plus loin. Tous ceux que l'on pouvait espérer politiquement concernés par l'éducation ne sont pas venus. Sans doute se sentent-ils concernés, mais apparemment pas par le canal de l'action de la société civile. C'est assez curieux d'ailleurs que l'on dise "civile", parce que, pour moi, le contraire de "civil" c'est "militiaire".

J'ai besoin d'une librairie et d'une bibliothèque pour m'éduquer. Sans cela je ne sais pas parler, je ne sais pas penser, je ne sais pas écrire.

L'outrage qui nous est fait - un de plus - est rare. Il sent l'autodafé symbolique et je le ressens d'une manière très peu intellectuelle. Je ne voudrais pas avoir à mon tour un réflexe tripal. L'art, la littérature, la poésie vont nous civiliser malgré tout, à cause de tout, pourquoi pas ?

Merci à tous ceux qui ont participé à faire la Maison de la mémoire en marche. J'ai connu ce bâtiment vingt ans abandonné, avec un logement un peu pourri, qui appartenait à quelqu'un qui le laissait disparaître. Cela ne gênait personne que ce taudis soit face à l'église. Nous, les gueux, l'avons repris, l'avons transformé pour en faire un lieu humain, un peu plus digne. C'est devenu un lieu qui résiste, ouvert tous les jours, qui vend des livres... C'est symbolique. Ce doit être exemplaire, à ne pas suivre forcément. C'est devenu un lieu qui vit, qui pense, et là est le problème. Cela va mettre au chômage tous les vendeurs de solutions.

C'est une bataille philosophique. Il est dommage qu'elle ne puisse pas se faire au grand jour à cause de "l'angoisse électorale". J'attends l'élu qui ouvrira les débats publics avec ses idées, avec ses arguments, et qui offrira des débats, qui s'offrira en débat, et qui se cultivera au débat, comme ça nous cultivera, nous.

Je remercie ceux qui ont conduit ce lieu ici à son but.

Bernard Lubat, Uzeste, samedi 5 juin 2004

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