uzeste.org • Librairie Bibliothèque la Maison de la Mémoire en Marche


 uzeste musical visage village des arts à l'œuvre

 

Commander

bon de commande à remplir et imprimer



Horaires
Mercredi 10h-13h et 15h-19h
Vendredi 15h-19h
Samedi 10h-13h et 15h-19h
mmm.uzeste@wanadoo.fr

la Maison de la Mémoire en Marche, diffusion d’écrits subversifs
Ernest Pignon-Ernest : Le Concert Baroque

Uzeste, 1982

J’ai rencontré par hasard Bernard Lubat qui m’a demandé si je voulais faire quelque chose pour le festival de musique qu’il organise chaque année à Uzeste. J’ai tout de suite pensé au Concert baroque de Carpentier : c’est une histoire fabuleuse qui traverse les continents, les cultures, les époques. Elle se termine à Venise dans un couvent qui abrite soixante nonnes où Vivaldi, Scarlatti, Haendel improvisent. Ils s’admirent et s’insultent : « sale italien », « sale rouquin ». C’est à la fois truculent et complètement fou. Au petit matin ils partent en gondole déjeuner sur la tombe de Stravinski dans le cimetière de Venise, au milieu des eaux. A leur retour ils découvrent une affiche qui annonce un concert de Louis Armstrong... C’était un thème parfait pour ce festival qui a surtout pour caractéristique de réunir sans hiérarchie toutes sortes de musiques.

A partir de cet heureux concours de circonstances, quelle forme a pris votre intervention ?

Uzeste est un petit village près de Bordeaux, au cœur de la forêt des Landes, joli mais rien de bien exceptionnel comme architecture, sinon deux ou trois hôtels particuliers et une belle église gothique. J’ai fait d’abord un travail de repérage : des croquis et des photos à partir desquels j’ai projeté un parcours d’images à travers tout le village. Le cœur en était la place de L’Estaminet où j’ai situé Vivaldi, Scarlatti, Haendel, les personnages du roman, puis inspiré par la même idée d’anachronismes incongrus, j’ai élargi la liste en plaçant Chopin avec Jimmy Hendrix, Bob Marley avec Webern, Berlioz avec Billie Holliday, Vincent Scotto avec Wagner... puis Debussy, Bach, Satie, Armstrong, José Fernandez, Monk, Schumann, Malher, Schubert, Berg, Beethoven, Ravel... Cinquante musiciens célèbres associés par jeu, que j’ai tous situés dans des fenêtres dessinées à la pierre noire et au fusain sur du papier journal. Le public avançait précédé par un groupe de musiciens. Le village était plongé dans le noir et le parcours était éclairé progressivement par des feux d’artifices qui illuminaient les façades, faisant apparaître au fur et à mesure la fenêtre dessinée avec les musiciens célèbres et, à côté, la vraie fenêtre où jouait une vrai musicien. J’avais par exemple dessiné côte à côte Stravinski à 25 ans, Stravinski à 70 ans, et, comme s’il était derrière eux sur le mur de la pièce, le magnifique portrait de Stravinski par Picasso. Michel Portal improvisait à la fenêtre à côté.

Bien sûr tout cela était un jeu - une réflexion - sur l’illusion du réalisme : il y avait le caractère trompe-l’œil de la fenêtre, l’effet de réalité des personnages, la citation de Picasso et la présence physique du vrai musicien qui en apparaissant démolissait l’illusion.
C’est cette confrontation et les interrogations qu’elle suscitait qui m’interressaient. Comme on l’a vu pour l’ensemble de mes interventions, je considère les lieux et leur histoire comme des matériaux plastiques au même titre que mes images. Pour ce Concert baroque, mes matériaux étaient des dessins, bien sûr, mais tout autant le parcours pyrotechnique que j’avais réalisé avec Patrick Auzier et le parcours musical composé avec Lubat, Portal et Sclavis. Ces trois parcours étaient indissociablement liés.

C’est une œuvre qui n’a existé qu’un soir ?

Ces composantes, images-feu-musique, n’ont existé qu’un soir. L’Art, c’est vraiment le contraire de l’économie d’énergie. Cinquante dessins pour un soir ! Ensuite curieusement les villageois les ont adoptés, les ont protégés, alors qu’au départ, lorsque Lubat avait annoncé que j’allais venir coller des dessins sur les maisons du village et sur l’église, il y avait eu un refus collectif de tous les propriétaires et du maire.

Comment avez-vous réussi à convaincre les habitants d’accepter ce collage qui cette fois n’avait rien de sauvage ?

Pour les convaincre, je m’étais fait prêter la salle des fêtes. J’y avais installé tous mes dessins et j’avais invité les propriétaires des maisons à venir les voir et à en discuter. J’ai expliqué les images, et surtout combien j’avais tenu compte de l’environnement, de leurs façades, de l’architecture. Je me souviens d’une photo où je suis avec Lubat en train d’expliquer à un paysan que je vais coller Wagner sur sa maison !
Finalement tout le monde a accepté, certains même m’ont reproché de ne rien avoir prévu sur leur mur.

Entretien extrait de Ernest Pignon-Ernest, éditions Herscher, Paris, 1990.

 uzeste.org site web d'expression poïélitique de la Compagnie Lubat de Gasconha plan du site | imprimer