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la Maison de la Mémoire en Marche, diffusion d’écrits subversifs

« LA MÉMOIRE EST INNOMBRABLE MAIS PARTAGÉE, L’OUBLI EST UNE ARME SANS GRÂCE » … Présentation et extrait du dernier ouvrage d’Édouard Glissant, Une nouvelle région du monde, disponible à la Maison de la mémoire en marche

ESTHÉTIQUE, volume I : Une nouvelle région du monde
D’Édouard Glissant

Éd. Gallimard, coll. Blanche, septembre 2006.
224 pages / 210 x 140 / Prix : 17,50 €

Quatrième de couverture

« Chacun de nous rapproche les uns des autres et à son gré ses fleuves, ou ses montagnes, ou bien ses canyons ou ses forêts et ses brousses, ses baies ou ses lacs, ses vals ou ses fjords, qui partagent les géographies et qui assemblent les histoires du monde, tous les fleuves où des peuples brulèrent des feux pour la clarté de leur eau, et les montagnes où tant d'autres piétèrent, et les grandes vallées et les ravines qui ont frayé des traces légères pour les marronnages, et les brousses où tant de marrons et de résistants s'acassèrent. Les réunir à chaque fois dans une poétrie ou un chaos-opéra, c'est une manière fertile de se déposséder de ces lieux, pour mieux y convenir. Les poétiques du Tout-monde sont issues des imaginaires de nos politiques les plus disséminées, les plus obstinées, ici et partout, combats ignorés et cris mal entendus et rassemblements fragiles et visées tellement impossibles à tenir. »

Au sommaire...

  • Langages obscurs (Monde Mundus Mondo / Réalités filantes / Nos divagations / Seule la différence / Prose mesurée rythmée / Notes au fil du texte)
  • Langues d’éclats (La mémoire est innombrable / Mais les traverses depuis des millénaires)
  • Décomposés, recomposés (Francophonie, points de suspension / Images de l’Être, lieux de l’imaginaire / La Traite, l’esclavage)
  • Opéra (Le ventre clos de ce bateau)

Extrait pp. 160-164

LA MÉMOIRE EST INNOMBRABLE MAIS PARTAGÉE, L’OUBLI EST UNE ARME SANS GRÂCE. […]

Pourquoi vouloir forcer la mémoire de ceux qui ont oublié, soit convenance ou inclination ou calcul, soit encore qu’ils n’aient jamais su ce qui importait dans leur Histoire ? Non, nous ne le voulons pas, la mémoire ne se commande pas, elle s’entraîne. Qui n’a jamais su n’a pas mémoire, c’est vrai, mais dans ce cas l’oubli n’est pas une maladie, c’est une clôture totale, comme une infirmité de naissance. Si par ailleurs il vous arrive d’oublier la condition que vous avez faite à quelqu’un, vous l’offensez, par considérer que cette condition n’était même pas digne d’être par vous retenue. Si vous oubliez la condition que quelqu’un vous a faite, vous renoncez à la particularité de dialogue qui vous relie à ce quelqu’un. Et pour ce qui concerne les mémoires collectives la réciprocité est encore plus étroite. Vous ne pouvez pas haïr un peuple ou une communauté qui ont cessé de vous haïr, vous ne pouvez pas vraiment aimer un peuple ou une communauté qui vous haïssent encore, ou qui vous méprisent sourdement. C’est qu’en matière de relations entre communautés, l’oubli est une manière particulière et unilatérale d’établir des rapports avec les autres, mais que la mémoire, qui est non pas une médication de l’oubli mais à la lettre son éclat et son ouverture, ne peut être que commune à tous. L’oubli offense et la mémoire, quand elle est partagée, abolit cette offense. Chacun de nous a besoin de la mémoire de l’autre, parce qu’il n’y va pas d’une vertu de compassion ni de charité, mais d’une lucidité nouvelle dans un processus de la Relation. Et si nous voulons partager la beauté du monde, si nous voulons être solidaires de ses souffrances, nous devons apprendre à nous souvenir ensemble.

À la fin des années 70 du XXe siècle, nous étions assez nombreux, de manière privée ou dans les organisations officielles, à soulever si on peut dire la question des tremblements de terre, des tsunamis et des éruptions volcaniques, toutes catastrophes naturelles très évidemment liées entre elles, et à appeler les mesures internationales de prévention qui s’imposaient, mais pas un ne soupçonnait la terrible radicalité de ce qui allait venir, et à considérer le danger des guerres de l’eau et des désertifications foudroyantes, mais pas un ne concevait la terreur qui allait s’ensuivre dans ce domaine, et à réclamer aussi contre les pénuries sanitaires de la plupart des pays du monde et pour des plans de résolution globale contre les extinctions par la famine, mais pas un n’envisageait les anéantissements de population qui aujourd’hui encore s’étendent sur l’Afrique comme d’implacables vols de vautours. Si fort et loin que la mémoire des anciennes catastrophes remonte et se maintienne seule, elle ne permettra pas d’en récapituler ni d’en imaginer les conséquences ou les retombées réelles. La mémoire de ces calamités semble aussi ne pas traverser les mers et les océans, elle s’enterre dans les lieux mêmes d’où elle est issue, c’est là notre premier souci de poétique. Il nous faut recomposer la trame archipélique et continentale de nos mémoires et la rhizomer sur toute l’expansion de nos histoires et sur le devenir de nos géographies. La première volonté de résistance aux effets des catastrophes, tellement profondément liés aux manœuvres des tyrannies, est une poétique avant d’être une politique. Et le sentiment et la vision du tout nous autorisent d’autant à inventer les détails de nos interventions particulières, la poétique ne vient pas en rêvasseries hélantes, elle est la lucidité germée des profondeurs. Lucidité tremblante cependant. Et il ne s’agira pas de rétrécir ces mers et ces océans où se diluent nos mémoires, mais d’y voir lever au large cette nouvelle région du monde, où nous entrons tous. Souvenons-nous ensemble, de tous les côtés de ces mers ! la mémoire est un archipel, nous y sommes alors des îles que les vents inspirés mènent à dérader.

Édouard Glissant
« Une nouvelle région du monde »
© éd. Gallimard 2006

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