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4 rue Faza. 33730 Uzeste.

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Illusion & macadam
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08 70 444 052 / 06 11 56 30 51
 

"nous sommes des survivants"

en direct de bab el oued

trois jours d'attente devant le consulat à bordeaux, visa pas visa. d'abord on pense qu'ils se protègent, là-bas, mais on se demande tout de même bien de quoi? et puis on réfléchit et, bien plus simplement, on pense à Mouloud ou Fatima ou Mohamed qui aimerait depuis, deux, trois, quinze ans venir en France, rejoindre sa femme, sa mère, ou sa survie, et qui attend toujours à Alger, un visa même provisoire, même quand il a travaillé d'arrache-pied et que l'argent pour le billet, il l'a depuis longtemps, même que depuis, il l'aurait bien dépensé à autre chose, manger par exemple, mais non, parce qu'il s'accroche dur comme faire à son rêve, il ira c'est sûr... Alors il attend, pour les plus patients, les autres ils tentent le tout pour le tout, il s'accroche à la corde, grimpe dans le bateau la nuit, on ne sait jamais, et puis on n'a plus le choix. le mois dernier, trente sont montés à bord, trois sont arrivés dans la cité phocéenne. les autres ? retour à l'expéditeur, noyade accidentelle, cheminée trop chauffée, cales trops glacés, faudrait pas qu'ils demandent la clim, non plus, ces clandestins !
là, on se dit que c'est pour cela que nous, on attend au consulat, on a beau trouver ridicule la vengeance, on ne parvient pas à leur en vouloir, et même si on ne l'a pas ce visa, on se dirait presque que c'est normal.
puis on l'obtient, deux tampons sur un passeport : visa culturel.
deux heures de Paris : un ailleurs, si ailleurs.

Alger est un véritable chantier, sommet des pays arabes dans trois jours, on peint, on retape, on change, on démolit, on décore, bleu, blanc, fleurs et autres verdures, les hôtels sont pleins, les restaurants, les salons, tous les ouvriers ont du travail, c'est une aubaine pour la ville. après, en lisant la presse, on apprend qu'untel roi de.... ne viendra pas sans son chameau blanc, qu'untel, roi de... ne viendra pas s'il n'a pas son hôtel pour lui seul avec ses 30000 habituels convives, que machin veut sa propre cuisinière, que bidule veut des serviteurs pour son chien, etc, etc. on se demande qu'en sera t-il réellement du sort des pays arabes, et de leurs peuples; parce qu'aussi divers soient-ils, nombre d'entre eux sont classés dans la catégorie "tiers-monde". qu'en sera t-il de la fournaise que représente les luttes politiques économiques pétrolières et mensongères, qui brûlent depuis des décennies hommes, femmes enfants, bien loin des palais de nos chers princes ?
de l'irak ? de la Palestine ? des maladies infantiles ? de la femme afghane ?
et tout le reste dont on n'ose même pas s'inquiéter, tant le chameau de bidule machin chose, lui, doit être blanc!

cela tombe bien pour le centre d'Alger, nous le fuyons, direction bab-el-oued (la porte de la rivière), quartier de 150000 habitants, aux plaies diverses encore béantes, ravagés d'abord par le terrorisme, puis le tremblement de terre, puis l'inondation, quartier populaire et misérable (est-ce un pléonasme ?), de survivants donc.
nous y voici, accueillis par la fondation "SOS BAB EL OUED CULTURE". dirigée par Nasser, aux traits tirés, qui se dit se répète militant, toute les heures, comme pour justifier qu'il n'est pas fou de rêver l'impossible. nous pensons à Uzeste, là nous ne sommes pas dépaysés. fondation donc de proximité, d'accés à la culture, de pratiques artistiques, d'accompagnement social et humain, pour les enfants et adolescents du quartier. nous ne pouvions pas mieux tomber. de l'ici dans l'ailleurs ou l'inverse.
nous rencontrons animateurs, enfants, dirigeants, artistes, maire de bab el oued (qui nous propose tout de suite de prendre en charge notre restauration pendant le séjour, un coup de fil au restaurant et c'est réglé, comme quoi...)
nous rencontrons, voilà. qu'y a t-il d'autre à faire sur une planète multiple où l'on se perd à ne savoir qui on est, lorsque l'autre, le semblable ou le différent nous rappelle à l'ordre de l'urgence, peut-être simplement d'être vivant ?
comment construire autrement notre humanité ?
coup du sort, la fondation se trouve rue Jean Jaurès... allo! l'humanité ?
au hasard du rêve un opéra de voix répondrait à cet appel...
pour l'instant accepter d'être seul dans tout cela devant les yeux et les mains, c'est être déjà prêt à prendre le plusieurs comme façon de penser.
les rues de bab el oued sont tant de solitudes, de différences, de ces hommes regardant la mer comme une plaie béante, de ces femmes cachées dans leurs tissus, on ne sait plus que penser, au delà de la violence de l'image, il est question de respect, ce mot-là qui traine ici sur toutes les lèvres, le respect pour l'instant ce n'est que d'écouter à s'en déchirer le tympan, sans comprendre le paradoxe d'une société qui se cherche dans ces incertitudes. de ces enfants, couverts de poussières, brûlés au soleil comme carte d'identité, les fils de bab el oued, disent-ils si fiers, comme s'il avait été tant question de ne plus pouvoir jamais dire cela, ces enfants de la rue, ou bien les rues des enfants, qui mélangent toutes les langues, de l'arabe au français, se trame l'algérien, un même mot se dit alors plusieurs fois, ils chantent eux aussi, la créolisation du monde, et leurs sourires en disent long, des cicatrices ouvertes. ces enfants qui jouent jour et nuit avec des pétards, vendus sur les trottoirs pour que le son de la peur devienne un jeu, pour rejouer l'effroi d'une époque sanglante et se répéter que tout cela est terminé, que c'est une blague aujourd'hui de faire tout exploser. petits enfants des bombes, ils rient désormais...
l'algérie se construit à l'échelle du monde, on y vénère Boutéflikha, sauveur d'un peuple perdu, on y rejoint Allah, cinq fois par jour au moins, la voix du muezzin entre dans chaque pore de la cité, un silence mystique s'installe, un air de fin du monde. les hommes d'un côté, pieds nus regards graves, les femmes de l'autre, toujours discrètes, si proche de l'éffacement. quelques petites têtes. la voix s'étale puis se referme. il n'y aurait pas de paix sans cela. zarma, soit disant.
une fois de plus, oeil ouvert, tendre la vue vers cette dramaturgie, se questionner de doutes quant à la paix de l'âme, mouvement de foule, individus groupés, non ce n'est pas si simple de rejeter la spiritualité. il est au moins question de valeurs, et cela recentre sur la pensée perdue, là où d'autres formes d'échange prennent toute la place.

il est dit à chaque main serrée, à chaque entrée dans un espace: "soyez les bienvenus". d'une sincérité profonde qui va droit au coeur. alors c'est comment être les bienvenus, et recevoir ce présent, et être à la hauteur ?
deux français, immigrés nous disent-ils, ici à bab el oued, c'est comme si c'était un rêve, comme si ce n'était pas possible. alors ils parlent de toutes ces années où plus personne n'osait venir ici, où ils se retrouvaient perdus, entre eux, enfermés dans eux-mêmes, sans possibilité de créer un avenir, de se représenter au delà de la prison dangeureuse que devenait leur pays. ils voient en nous ces changements-là, ce renouveau tant attendu, ils répètent "mais maintenant c'est fini", et l'on entend aussi la peur au creux de ces mots. tout tient à un fil, tout pourrait rebasculer dans l'horreur, rien n'est acquis. il ya partout cette fragilité là, alors le moindre geste devient immense.
les enfants ne s'y trompent pas, ils nous ont adoptés, disent-ils, à chacun son bab el oued dans la tête, à chacun ses rues bruyantes et sombres, à chacun son émerveillement de l'infiniment simple.
Narimane, 12 ans écrivait hier: "moi, j'ai peur du silence".

j'ai eu très envie de dire "moi aussi", et tout l'obscurantisme passé, présent et menaçant me revient à la peau, comme un costume d'homme nu.
nous touchons ici, de très près, ce qui menace ailleurs, là où on n'a plus peur de rien, là on a tout, là on s'assoie dans des tonnes de convenances, de formes acquises, là où l'on croit bon de se reposer dans sa tête ou son corps.
nous touchons de très près ce qu'il y encore de combat à mener, parce qu'éteindre la lumière, n'est qu'un geste, et que nous ne sommes pas surtout pas à l'abris du grand vide.
ils disent "nous sommes des survivants" et cela rebondit dans mon être artiste, dans mon être d'Uzeste, dans mon chemin sur la planète. avoir conscience que nous nous survivons au menaçant sous toutes ses formes, chaque jour, c'est s'engager profondément et sans retour possible, au combat d'un combat, qui nous tiendra debout.
c'est par où ? alors oui, c'est par l'art.
la société avance ou recule, nous sommes au monde, il y a tant de façons de taire les mots, interdire un camping, mettre en péril un statut, éliminer la poésie de l'enseignement secondaire, ce n'est certes pas poser des bombes, parce qu'il est question de progrès civilisé. ah! ah!. au moins ça a l'avantage que cela se voit moins, que l'on se sent plus en sécurité, pour dormir, sur ses deux oreilles.
alors la société avance ou recule ?

réflexions non définitives, en direct d'Alger
nathalie-dalilà Boitaud.
mardi 22 mars 2004

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