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08 70 444 052 / 06 11 56 30 51
 

Interview : l’éducation artistique

Nathalie-Dalilà BOITAUD

Ça veut dire quoi pour toi l’éducation artistique ?

L’éducation artistique est une éducation à la vie puisque l’art fait fondamentalement partie de nous. Le processus de création est encré dans chaque être ; malheureusement ce n’est pas ce qui est le plus cultivé par le fonctionnement actuel de notre société. On met l’accent sur la productivité, la rentabilité, sur ce qu’exige une société basée sur l’argent et la consommation.
Et on laisse souvent de côté cet élan de création par lequel on apprend à se connaître, à connaître l’autre, par lequel on s’apprend à être.
S’éduquer à l’art, c’est remettre au centre de la discussion cette nécessité ; dans le sens où nécessité signifie ce qui est ainsi et ne peut être autrement ; cette nécessité d’être créateur, puisque pour citer la devise du GFEN, on est « tous capables, tous créateurs », et l’inverser d’ailleurs pour dire que nous sommes également tous créateurs d’être capables.
L’éducation n’est pas un terme qui doit faire peur, ni être réservé à l’Education Nationale, l’éducation est une responsabilité à prendre par rapport à la vie, l’éducation, c’est l’aventure des rapports entre les êtres. Tout ce qui se passe éduque à être. Lire un livre, parler, écouter, boire un verre au bistrot du coin, regarder, faire ses courses, prendre le train, écrire… L’éducation, c’est fondamentalement ce qui arrive, tous les jours, si tant est qu’on ait les yeux ouverts.
Cela peut paraître évident, je pense que l’on est tous à même de se rendre compte que la vie éduque, que les choses de la vie éduquent, mais nous ne sommes peut-être pas toujours à même de prendre le temps de les analyser.
Pour moi, l’éducation artistique crée un espace à cet œil ouvert, à ce pouvoir de création qui est en chacun.
Éduquer, c’est créer cet espace où chacun peut se convoquer à faire.
Je pense que c’est un terme à adopter avec beaucoup d’humilité puisque nous sommes tous des éducateurs de tous et chacun éducateur de chacun.
Nous sommes les maillons d’une chaîne immense.
L’éducation artistique est un chantier. Personne ne peut dire : « l’Education artistique c’est ça. Point ». Il n’y a pas de début, pas de fin, c’est sans cesse en mouvement. C’est la mouvance, la multitude, ce n’est pas figé, ça ne tient pas dans un programme avec un grand un, grand deux, grand trois…
Georgio Strelher (illustre homme de théâtre) employait ce magnifique verbe : « streben ». Cela veut dire « tendre vers ». C’est cela, être dans une dynamique de l’élan, ne pas être arrêté, ne pas reculer, se nourrir du passé, se servir du présent pour aller vers quelque chose. Tu ne sais pas forcément pourquoi, ni quel chemin tu vas prendre, tu peux même en changer, arriver dans un cul-de-sac, parfois être sur une autoroute et foncer, parfois avoir un accident…
C’est cela l’éducation artistique, l’énergie du mouvement.

Qui dit éducation, dit responsabilité. Aller vers l’autre implique une forme de prétention, au sens de prétention sensible, intelligente, se dire que l’on a quelque chose à apporter, à échanger, sans certitude, avoir un bagage.
Mais transmettre ne signifie pas transmettre son savoir faire. Cela n’existe pas d’ailleurs, on ne sait jamais faire.
« Savoir-faire », ce serait peut-être cette envie d’aller vers l’autre avec une pratique qui te transforme ?
Le « savoir-faire » au sens d’une éventuelle maîtrise, d’une prétention de connaissances, est une ineptie lorsqu’on parle de transmission et d’éducation parce que l’autre, en face est sans cesse entrain de te demander : « Alors qu’est-ce que tu sais faire finalement ? »
C’est pour cela que je parlais d’humilité. Ce que je sais faire finalement, c’est me convoquer à faire. Si tu te convoques à toi, tu peux tenter de convoquer l’autre. Transmettre, c’est partager son propre processus d’action, de recherche, de mouvement, transmettre cette convocation à l’action que l’on s’impose soi.
Si je me convoque tous les jours à être capable d’écrire, je me dis que je peux amener l’autre à s’y convoquer aussi.
Être transformé par l’écriture, la musique, le théâtre, la peinture, la littérature, les mathématiques, pour proposer à l’autre de s’y transformer. C’est cela transmettre.
La convocation au doute, à la prise de risque, à la création, à se chercher, à se perdre.
Transmettre une convocation au mouvement de soi-même, comme fondamentale transformation de soi et fondamentale transformation du monde.

Pourquoi transmettre ?

Je transmets parce que j’ai envie qu’on me transmette.
Comme s’il y avait tout le temps un mouvement entre les gens, entre les instants. Ce que je reçois va transiter par moi, mais il faut que ça rebondisse sur l’autre, et en même temps cet autre rebondit sur moi, et autour de lui, etc, etc…
Il n’y a pas de fixité, d’immobilisme dans l’artistique, dans la création, donc, il y a transmission.

Comment transmettre ?

Je transmets en cherchant comment je transmets.
À partir du moment où la question se pose vraiment, on est déjà entrain de transmettre.
Quand tu cherches, tu es à l’écoute ; si tu es à l’écoute, tu es en réception, si tu es en réception, tu te mets à émettre, donc à transmettre.
Tant que je ne saurais pas comment transmettre je le pratiquerais. Si un jour je me dis : « ça y est ! Je sais ! C’est comme ça et pas autrement ! », si un jour j’invente une formule A+B=C alors le processus de transmission s’arrête, parce qu’avec les recettes, on n’est plus à l’écoute.
Lorsque je te parle, si tu ne comprends pas, c’est peut-être parce que tu n’as pas écouté, peut-être parce que tu n’as pas envie d’entendre à cet instant, mais aussi parce que je n’ai pas fait attention à comment tu es capable de m’écouter.
Parce que si je fais attention à cela, je ne te parle plus pareil. Et là, il y a « trans. », à travers, transversal, transpiration.
Donc, il n’y a pas de certitude. Parce que rien n’est moins sûr que la certitude, rien n’est sûr que la transmission. C’est cela qui est intéressant, ce mélange de données, « qui tu es toi, qui tu as en face, d’où tu viens, d’où il vient, où aller ensemble, que se passe t-il ? » parce que cela engendre une émulsion extrêmement riche et que l’on s’y compose. Transmettre c’est composer.

Qu’est-ce que cela t’apporte ?

De ne pas avoir de certitude sur rien.
Ça m’intéresse l’incertitude parce que c’est un moteur ; quand tu ne sais pas, tu cherches, et quand tu cherches, tu bouges.
Lorsque je fais un atelier d’écriture et que je lis ou entends les textes produits qui sont parfois d’une poésie, d’un surréalisme, d’une puissance incroyable, je me rends compte qu’en voulant convoquer l’autre, c’est lui qui me convoque à toujours plus. Il m’apprend à toujours plus me provoquer. Parce que de cette incertitude-là, de cet apprentissage-là, naît le désir.
Cela m’apprend qui je suis, qui est l’autre, qui nous sommes, et comment chacun se débrouille avec sa propre création et ses propres états.
Si je n’avais « qu’une pratique personnelle », dans un petit « coin à moi, à moi seule », je ne serais pas dans quelque chose qui transpire, qui est en vie, qui suinte.
Je ne crois pas à l’artiste seul dans son coin, face à sa propre et unique création, face à son nombril ; il manque le transversal, le brassage, la fertilité.
Être fertile, c’est quand même se mélanger à l’autre, à part peut-être la vierge Marie…
Alors à la question « qu’est-ce que l’acte de transmettre, de proposer de s’éduquer à l’art, apporte à ma pratique ? » je répondrais, cela m’apporte ma pratique.
C’est une histoire d’œil. Un œil ouvert. Être soi entièrement un œil ouvert.
Dans ce brassage à l’autre, tu tends toujours vers… Et tu continues toujours à chercher.
Un homme qui passerait de nombreuses, nombreuses années à chercher une île déserte avec du sable, un ciel bleu, des palmiers, la mer… (Classique rêve), et qui un beau jour, la trouve. Que se passe-t-il ? Il s’assoie sur son île, sur son rêve, il est assis. Définitivement assis.
Où est son désir d’antan, son moteur ?
Je ne souhaite à personne de trouver son île.
Je souhaite que personne ne trouve jamais ce qu’il cherche, parce que c’est ainsi qu’on le trouvera toujours, en milliers de particules, et puis on le perd de nouveau, et on continue…

Quelles sont les particularités d’Uzeste Musical et de la Cie Lubat dans ce vaste débat ?

Je pense qu’il n’y a pas beaucoup d’endroits où il est possible de s’interroger aussi profondément sur la transmission, le passage, l’éducation à l’art, à la création, à la recherche.
Ici, c’est le lieu de tous les possibles et de tous les impossibles.
Si tu te confrontes à ce qui est possible, tu te confrontes à ce qui ne l’est pas… Ici, c’est sans cesse Être et Faire, sans cesse les mains à le pâte.
Uzeste ne te donne aucune certitude…
Uzeste te donne la nécessité qu’il faut t’y mettre.
Au travail de toi, de l’autre, de la vie.
Cette certitude là de pratiquer qui es-tu, que fais-tu, en te laissant dans l’incertitude de ce que tu vas trouver…

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