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Extraits choisis de l’Encyclopaedia Universalis
Si un jour tu meurs : L’amour ?Que serait l’amour sans l’assistance de la rhétorique et combien de gens seraient amoureux s’ils n’avaient entendu parlé d’amour. L’obstacle majeur au développement de ces analyses, réside, nous l’avons dit, dans l’indétermination du sentiment amoureux. Qu’ont en commun, sinon d’être chacun prétexte d’amour, l’amant, le consanguin, ou le prochain, et d’autre part la nature, la patrie, l’art ou la vérité ? Comment serait-il permis au sujet d’atteindre le symbole visible ou invisible, qui fixerait le chiffre de son mouvement vers l’autre ? On peut certes, étudier les vicissitudes du mouvement amoureux sous l’angle psychanalytique, de manière à dégager l’importance de la répétition au cours d’une même vie
Pourtant nulle psychophysiologie ne saurait dégager ce qui constitue l’inaliénable poésie et la portée éthique de l’amour humain.
Il est certes un amour, qui dans sa sollicitude envers l’autre va jusqu’à neutraliser les formes de son expression, faisant resurgir l’étrange parenté entre le bestial et le mythique. Car si le simple attachement tire avantage des qualités objectives, l’amour bouleverse par ce qui échappe à l’étreinte sensible, retrouve l’animalité sublimée par un détour essentiel : pudeur et silence célèbrent alors la conjugaison des inalliables. Aussi bien les phases d’amour faisant appel à l’énergie cérébrale, sentimentale et sensuelle restent-elles étroitement imbriquées. D’une part comment devoir de chasteté de procréation et de jouissance s’articulent-ils avec le mouvement naturel qui nous porte vers l’autre en même temps, qu’avec une exigence irrépressible d’autonomie. De fait, nous sommes frappés tant par la récurrence des modèles littéraires et religieux, tant au contraire, par la résistance d’un sujet à vivre l’idéal Sans doute l’union charnel et la missive amoureuse ne trouvent-elles leur sens qu’à travers une musique qui sourd à la fois de la chair et des étoiles.
Que le trop plein du cœur s’écoule en effet, dans une jubilation silencieuse ou verbale, qu’il se concentre dans l’enlacement des corps ou qu’il se vaporise à travers le regard, la caresse, et la respiration, on considéra chacune de ses expressions, comme une solution, plus ou moins, médiatisées : tension entre l’exigence d’insertion locale propre à l’égo et l’altérité dans laquelle celui-ci est appelé à trouver corps. L’existence par autrui et la démission radicale de l’autre, l’existence par soi et l’assomption définitive.
Mais peut-être n’est-il pas besoin de recourir à la divinité pour comprendre la hantise de transparence et d’immédiateté qui caractérise l’amour. Aussi bien l’abîme d’indifférence aperçu dans l’aimé ne correspond –il pas très exactement à ce gouffre obscur ?
L’amour supprime la réflexion grâce à l’absence totale d’objet, il enlève à l’opposé tout caractère d’être étranger, et la vie se trouve elle-même exempte de toute carence. Dans l’amour le séparé se maintient, mais non plus comme séparé, comme unité. Et le vivant sent le vivant.
Sur la possession physique semble en effet planer une malédiction, qui voue l’être humain à l’effrayante alternative d’un amour coupable ou d’une vertu stérilisante.
Ou encore ce que Hegel définit comme la vérité : quelque chose de libre que nous ne dominons pas et dont nous ne pouvons être dominé, quelque chose d’unique et sur quoi, comme unique, ne peut planer que la mort. Car l’amour ne se dispense qu’enrobé dans l’inquiétude d’une vie menacée et d’une beauté éphémère. Mais tel est le paradoxe que si l’amour semble incarner d’un côté, la plénitude de la vie face à la mort, de l’autre il ne saurait se réaliser qu’à travers le trépas.
L’incarnation tant désirée de l’amour est aussi ce dans quoi l’amour se perd. : mais ce risque, il faut pourtant que le désir l’encoure, sous peine de se couper de la source même de sa vie. Mais reste néanmoins à comprendre les raisons pour lesquelles le poète se refuse à changer la situation qu’il analyse si parfaitement. Certes, le nom d’épouse semble plus sacré et plus fort, mais j’ai toujours aimé celui de maîtresse, ou, si tu me pardonnes de le dire, celui de concubine et de prostituée. (Héloïse). Telle est sans doute la plus saisissante définition de l’amour jamais donnée. La seule mesure de l’amour est d’aimer sans mesure.
L’expérience amoureuse se développe en effet sous le signe de l’inachèvement. Emportée dans son délire, l’âme tourne à la façon d’un oiseau, son regard vers le haut, insoucieuse des choses d’en bas.
Seul le sacrifice de son objet permet à l’amour de prendre conscience de lui-même, lui qui se nourrit plus encore d’absence que de présence. Freud a tenté de comprendre cela en définissant trois types :
Si seulement ces trois types pouvaient fusionner en un seul, le narcissisme stabiliserait l’excès de l’angoisse, tandis que celle-ci donnerait sa profondeur à l’agressivité.
Les amants voudraient prendre refuge l’un dans l’autre et se mettre à l’abri de toute comparaison, comme s’ils étaient les premiers à s’aimer et comme si la transfiguration dont ils rayonnaient les arrachait au monde du vulgaire. Mais le narcissisme à deux n’est pas plus viable que le narcissisme du solitaire. Et eux-mêmes se chassent du paradis qu’ils se montrent impuissants à forger. Ne m’appelle plus qu’amour et je serai rebaptisé. (Roméo à Juliette) Quoi de plus commode alors qu’un interdit dont la fonction est précisément de permettre à l’inquiétude amoureuse de se déployer vers le dehors, tandis que le sujet prend conscience en le transformant, du paradoxe inhérent à l’amour ; source de toute stimulation, et monstre dévorant par excellence. Eros ne cesse d’osciller entre le délire et la volonté d’union : il hésite à se déterminer comme manière de jouir, d’éluder le désir ou de le transformer. Cette illusion qui me fait voir dans l’être aimé le représentant de ma scission interne. Supplément dont j’ai besoin pour que fulgure au moins une certitude.
Ah ! si jamais une seule fois dans ma vie, j’avais goûté dans leurs plénitudes tous ces délices de l’amour, je n’imagine pas que ma réelle existence y pu suffire, je serai mort sur le fait.
Sans doute, la grandeur de l’amour est-elle de ne pas supporter l’existence.
Cette absence d’inscriptibilité n’empêche pourtant pas l’amour d’engendrer la certitude la plus brûlante qu’il soit.
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